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Le glaive et le boomerang

À quelque chose malheur peut être bon. Ainsi faudra-t-il peut-être se féliciter un jour de l’âpreté, confinant à la furie, avec laquelle se trouve désormais contrecarrée l’enquête sur les meurtrières explosions d’août 2020 dans le port de Beyrouth. Fini le temps, en effet, où les arguties, finasseries et autres artifices juridiques pouvaient suffire pour bloquer – ou du moins ralentir – la progression des investigations. C’est la grosse artillerie qui est maintenant mise en œuvre contre le juge d’instruction Tarek Bitar ; mais de recourir à des moyens aussi extrêmes est-il nécessairement signe de force, et plus précisément de force tranquille ?


Par deux fois, ces derniers jours, le magistrat a essuyé de vains recours en dessaisissement, et il faut bien sûr espérer qu’il en sera de même pour la nouvelle tentative, déployée hier, et dont on attend l’issue avec anxiété. Plus d’une fois, de son côté, Hassan Nasrallah a fait part de la méfiance que lui inspirait un juge bravant tous les tabous et qui en est d’ailleurs à son deuxième mandat d’arrêt, lancé in absentia, contre des anciens ministres. Jamais cependant les griefs du chef du Hezbollah n’avaient été formulés avec une telle virulence que lors de son apparition télévisée de lundi.


Déjà menacé de se voir dégommer par un cadre supérieur de la milice pro-iranienne, Bitar s’est ainsi vu reprocher son manque de professionnalisme et de transparence, sa partialité, son obstination à politiser l’affaire du port. Or l’effet boomerang inhérent à une telle démarche ne pouvait échapper à la sagacité de Nasrallah. En portant contre le juge des accusations aussi graves, c’est lui-même en effet qui politisait – à outrance, et sans nul doute à dessein – l’explosif débat. Il allait même jusqu’à lui conférer, par subtiles touches, une connotation sectaire, promptement soutenu en cela par le Conseil supérieur chiite.


Il reste qu’en évoquant à ce propos une inviolable ligne rouge, le chef du Hezbollah ne s’adressait visiblement pas au seul Tarek Bitar. La même et sombre mise en garde avait été brandie lors des débordements armés auxquels s’était livrée, ces dernières années, la milice. Mais voilà que l’avertissement vaut, cette fois, pour les amis aussi bien que pour les rivaux. Car en sommant le juge d’instruction d’élargir le spectre de ses interrogatoires, à y inclure le chef de l’État ainsi que son prédécesseur, Hassan Nasrallah n’a pas seulement présumé de la feuille de route que s’est assignée le magistrat et qui, par définition, doit demeurer secrète. Ce qu’il a clairement voulu dire, c’est que le glaive de la justice devra ménager un peu tout le monde, ou alors absolument personne. Pour que ce soit bien compris de tous, Nasrallah aura même paru secouer les colonnes du palais présidentiel de Baabda dont l’actuel pensionnaire lui doit, en très grande partie, son élection. Voilà qui vient démystifier substantiellement l’utopie de l’alliance contractée entre un parti islamiste, relevant d’un État théocratique, l’Iran, et un courant se disant voué au rétablissement des chrétiens dans leurs droits…


C’est sans difficulté que le Conseil de défense soustrayait hier au cours de la justice le patron de la Sécurité de l’État; avec la même aisance avait été réaffirmée la veille, par le ministre de l’Intérieur, l’intouchable immunité du directeur de la Sûreté générale. Mais c’est le Conseil des ministres qui s’est littéralement embrasé quand les représentants du tandem Amal-Hezbollah ont exigé une extravagante prise de position gouvernementale condamnant le juge Bitar. La séparation des pouvoirs, b.a.-ba de toute démocratie, même approximative, il faut croire que ces Excellences n’en avaient jamais entendu parler. Implosion du tout nouveau cabinet Mikati évitée de justesse, épilogue reporté à aujourd’hui.


Morale de l’histoire : à vouloir faire feu de tout bois, ce sont les foyers d’incendie que l’on collectionne. Et cela jusque dans les plus improbables des tas de bois mort.

Issa GORAIEB

[email protected]


À quelque chose malheur peut être bon. Ainsi faudra-t-il peut-être se féliciter un jour de l’âpreté, confinant à la furie, avec laquelle se trouve désormais contrecarrée l’enquête sur les meurtrières explosions d’août 2020 dans le port de Beyrouth. Fini le temps, en effet, où les arguties, finasseries et autres artifices juridiques pouvaient suffire pour bloquer – ou du...