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Moyen-Orient - Éclairage

Le gouvernement israélien à l’assaut du crime organisé dans les communautés arabes

Avec la mise en place d’un plan d’action national, d’un nouveau département au sein de la police et d’un comité interministériel, l’exécutif entend accorder une place inédite à la lutte contre la criminalité dans les villes et quartiers arabes d’Israël.

Le gouvernement israélien à l’assaut du crime organisé dans les communautés arabes

Des Arabes israéliens manifestant contre la violence, le crime organisé et les meurtres dans la ville de Majd al-Krum, dans le nord d’Israël, le 3 octobre 2019. Ahmad Gharabli/AFP

Elles sont minoritaires, cultivent une certaine autonomie et connaissent un taux de criminalité bien plus élevé que le reste de la société. En Israël, les communautés arabes et ultraorthodoxes, qui représentent respectivement 21 et 12 % de la population totale, partagent certains traits. Ces derniers étaient particulièrement frappants durant la pandémie du Covid-19, où des comportements similaires – croyances religieuses ou culturelles, méfiance de l’État ou refus des règles imposées, isolement ou manque d’accès aux services publics – ont mené à des taux de contamination et de mortalité particulièrement forts dans les régions où ces populations se concentrent.

Mais le parallèle s’arrête là. Car ces zones qualifiées parfois « d’extraterritoriales » le sont pour des raisons contraires. Dans les communautés ultraorthodoxes, ce sont les leaders religieux et les représentants locaux qui appellent à défier l’autorité, tandis que les responsables arabes israéliens ont depuis longtemps adopté un discours coopératif en adéquation avec le pouvoir régalien.

L’attitude des autorités, elle aussi, diffère. Lorsqu’il s’agit de protéger les civils des quartiers ultraorthodoxes, la police parvient sans peine à contenir les dérives de certaines franges extrémistes. C’était par exemple le cas le mois dernier lorsqu’elle était intervenue dans le quartier de Mea Shearim, à Jérusalem, afin de démanteler une structure religieuse jugée dangereuse, faisant fi des jets de pierre et autres attaques de certains contestataires.

Un deux poids deux mesures, qui rappelle l’efficacité de la police quand il s’agit d’assurer l’ordre ou de rassurer l’opinion publique. Comme lorsqu’il a été question, en mai, de mater les manifestants arabes rassemblés pour exprimer leur solidarité en réaction aux événements de Cheikh Jarrah, d’al-Aqsa et de Gaza : quelque 1 500 arrestations en deux semaines, dont 70 % d’Arabes israéliens. Ou bien en septembre, lorsqu’il a fallu rattraper en un temps record les détenus palestiniens qui s’étaient échappés de la prison de Gilboa.

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Loin de cette gestion sécuritaire énergique observée ailleurs, les communautés arabes d’Israël souffrent d’une violence endémique que rien ne semble enrayer. À Taïbeh, Lod, Ramleh, Oum el-Fahm ou encore Kalansawe... Depuis le début de l’année, 95 homicides ont été commis au sein de la communauté, soit 70 % des meurtres perpétrés à travers le pays. Autre signe du désengagement de l’État, l’impunité qui prévaut, avec seulement 23 % des cas de meurtres résolus en 2021, contre 71 % pour la communauté juive. De l’aveu même de certains responsables sécuritaires, interrogés par le quotidien Haaretz, les autorités ont « perdu le contrôle de la violence dans les quartiers et villes arabes ».

Priorités au sommet

Pour remédier au chaos sécuritaire, le gouvernement vient de multiplier les annonces. Un plan national de lutte et la création d’un nouveau département au sein de la police avaient déjà été annoncés à la mi-août. Un comité ministériel, qui s’est réuni pour la première fois le 3 octobre, sera désormais également chargé du dossier. « L’État a été mandaté pour protéger ses citoyens arabes du fléau de la criminalité, des armes illégales, du meurtre et du vol », a affirmé Yoav Segalovitz, un ancien officier de police nommé pour chapeauter la politique du gouvernement. Contrairement aux tentatives précédentes, un budget spécifique devrait cette fois être débloqué, a-t-il assuré.

Car pour la première fois dans l’histoire du pays, la thématique fait partie des priorités affichées au niveau national. Alors que les gouvernements Netanyahu étaient dépendants des voix ultra-orthodoxes, qu’il était de bon ton de ménager, la nouvelle coalition au pouvoir depuis juin ne repose sur aucun parti lié à la communauté. C’est même le vote du parti arabe islamiste mené par Mansour Abbas qui a été déterminant dans la formation du cabinet, dont la survie tient à une très mince majorité. Ce changement politique explique en partie la place inédite accordée à la thématique de la criminalité dans les villes et quartiers arabes d’Israël : pour la première fois, les dirigeants pourraient avoir un intérêt direct à prouver qu’ils sont en mesure d’améliorer les conditions de vie de cette tranche de la population.

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Mais parmi les mesures approuvées, l’annonce de l’implication de l’armée et du Shin-Beth, les services de renseignements israéliens connus pour leurs méthodes controversées à l’encontre des prisonniers palestiniens, ont suscité de vives critiques. Elles ont notamment rappelé que la communauté arabe du pays – les 1,9 million de « Palestiniens de 1948 » restés sur leurs terres après la création de l’État hébreu – incarne toujours dans l’imaginaire collectif une sorte de menace dormante. En exhortant à une « coopération complète de la communauté », Naftali Bennett a implicitement confirmé ces sous-entendus. D’autres changements pourraient impliquer des réformes visant à faciliter les perquisitions sans mandats officiels des autorités judiciaires.

Une affaire de marketing ?

Ces directives, perçues par certains comme des dérives, expliquent ce scepticisme. Mais au-delà des craintes, le plan du gouvernement est également ressenti comme une manœuvre politicienne, une affaire de marketing dont l’impact pourrait être négligeable pour les populations concernées. D’autant que sur le terrain, la situation a continué de s’aggraver depuis le début des efforts à la mi-août.

Deux facteurs font effectivement douter du potentiel de réussite de l’initiative gouvernementale. Le désengagement des autorités depuis des décennies vis-à-vis de ces communautés, l’impunité quasi systématique et l’absence des forces de police ont entraîné une perte de confiance de la population, qui a été contrainte d’improviser ses propres stratégies de survie, comme le recours au port d’armes individuelles. D’autant que la police israélienne entretient depuis la création de l’État hébreu un rapport ambigu aux populations arabes, perçues comme des citoyens à défendre, mais aussi comme des corps étrangers palestiniens. L’isolement, le manque d’accès aux crédits bancaires et aux institutions traditionnelles poussent également certains à se diriger vers des marchés illicites liés au crime organisé, afin par exemple de financer l’achat de biens immobiliers.

Mais le phénomène n’échappe pas seulement aux autorités : ces dernières contribuent également au problème. Car l’autre grand obstacle à toute politique efficace pourrait être les liens qui unissent certaines familles arabes et gangs mafieux, recrutés en tant qu’informateurs par le Shin-Beth qui, en retour, ferme les yeux sur les crimes et trafics en tout genre. Dans ce contexte, seule une refonte profonde du mode de fonctionnement des institutions publiques et du rapport qu’elles entretiennent avec les citoyens arabes seraient en mesure de produire un véritable changement.


Elles sont minoritaires, cultivent une certaine autonomie et connaissent un taux de criminalité bien plus élevé que le reste de la société. En Israël, les communautés arabes et ultraorthodoxes, qui représentent respectivement 21 et 12 % de la population totale, partagent certains traits. Ces derniers étaient particulièrement frappants durant la pandémie du Covid-19, où des...

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