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Culture - Entretien

Sophie Skaf : Bien plus qu’un décorateur, Jean Royère était un inventeur d’espaces

À l’occasion de la sortie parisienne de son livre « À Beyrouth ; Sur les traces de Jean Royère ; un récit mémoriel et architectural », l’architecte et auteure libanaise a donné une conférence à la librairie Artcurial, avenue Montaigne, axée sur son expérience intime des empreintes laissées dans la capitale libanaise par le fameux décorateur français des années cinquante.

Sophie Skaf : Bien plus qu’un décorateur, Jean Royère était un inventeur d’espaces

Sophie Skaf devant les vitrines de la librairie Artcurial où sont exposés les photos et fascicules de son ouvrage « Sur les traces de Jean Royère à Beyrouth ». Photo DR

Dix ans après 20x20 Beyrouth. Paris. Tunis. Barcelone, l’ouvrage référence qu’elle avait consacré aux carreaux de ciment à motifs ornementaux typiques des anciennes maisons libanaises (qui lui avait valu l’International Print Award à Dubaï en 2011), Sophie Skaf publie un nouvel opus également inspiré de l’histoire architecturale du Liban. L’auteure, qui est une architecte très impliquée « dans la préservation des éléments culturels originaux de l’identité libanaise », revient dans ce « récit mémoriel et architectural, sur les traces de Jean Royère à Beyrouth » – pour paraphraser en l’inversant le titre de son livre-coffret. Elle en présente les grandes lignes à L’OLJ.

D’où est né l’intérêt particulier que vous portez à Jean Royère ?

Comme Obélix, je suis tombée enfant dans la potion magique du célèbre décorateur français. J’ai grandi jusqu’à mes 11 ans au 7e étage d’un immeuble (familial) moderniste situé à Horch Kfoury à Beyrouth dont l’architecture et l’aménagement avaient été signés Nadim Majdalani et Jean Royère, avant de le quitter avec ma famille en 1976 à cause de la guerre. C’est le retour dans ce lieu de mon enfance, près de trente ans plus tard, pour y entamer une rénovation d’envergure qui m’a fait y replonger. Assumant à la fois le rôle de l’architecte, de l’entrepreneur et de la cliente – j’en étais devenue copropriétaire avec mes frères et sœurs –, j’ai posé un regard nouveau sur ce paysage intime imprégné de vécu, de souvenirs d’enfance, de formes, de couleurs et d’éléments conçus in situ par Royère comme la cheminée, la fontaine, le bar… Ces souvenirs se sont inévitablement mêlés à la préservation architecturale, aux techniques de construction, aux gestes de réhabilitation que j’entamais…

Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans son travail réalisé à Beyrouth ?

Je pensais que Jean Royère avait juste traité le mobilier intérieur. Trente-trois créations ou interventions signées Royère figuraient dans notre seul appartement. Or j’ai découvert aujourd’hui, avec mon regard de professionnelle, que ce n’était pas le cas. En analysant sa stratégie de travail pour cet immeuble, je me suis aperçue à quel point Jean Royère était vraiment avant-gardiste. Ce créateur-décorateur-ensemblier avait non seulement constitué un vrai répertoire de son mobilier dans l’appartement du 7e étage, mais il avait aussi introduit des « variantes » de quelques-unes de ses pièces, conçues sur mesure ou empruntées de son inventaire du design industriel, dans les parties communes de l’immeuble et dans les étages courants au niveau de sa façade principale.

Beyrouth avait constitué une étape importante de la carrière de ce décorateur français. Ici, il avait rencontré et formé un corps de métier capable d’exécuter ou de reproduire, à égale qualité, ses meubles fabriqués en France. Et c’est toujours dans l’atelier de Nadim Majdalani qu’il faisait exécuter le mobilier destiné à ses clients au Moyen-Orient.

À cette époque charnière entre la production « sur mesure » et « l’édition en série », son approche était singulière. Elle m’est apparue plus clairement lorsque, décidée à me documenter sur les meubles que nous possédions, j’ai fait usage de toutes les ressources à ma disposition : archives du musée des Arts décoratifs de Paris, catalogues de ventes aux enchères, livres et monographie, articles de presse… J’ai alors découvert que Royère, ce décorateur-ensemblier qui faisait du design avant l’heure, s’était associé à Nobilis pour les tissus, à Paule Marrot pour les imprimés (1902-1987), à Jean Lurçat (1892-1966) pour les sérigraphies sur toiles, à Robert Debiève (1926-1944) ou encore au célèbre Bernard Buffet (1928-1999).

Pour l’aménagement de la chambre de ma mère, par exemple, il avait été à Paris pour faire composer par la peintre Gabrielle de Hedouville les panneaux de fleurs séchées fixées sous une fine couche de verre. On retrouve d’ailleurs ce motif de la fleur à l’hôtel Le Bristol de Beyrouth. Royère l’y avait fait graver sur des panneaux de verre dépolis qui servaient de revêtements de colonnes ainsi que sur un portique encadrant une façade vitrée. Et pour leur fabrication, il avait fait appel à Max Ingrand (1908-1969), l’un des plus célèbres maîtres-verriers français du XXe siècle.

Qu’entendez-vous par « récit mémoriel et architectural » ?

Il faut lire les chapitres « Le bain » et « Jeu de piste » pour saisir l’influence de Jean Royère sur mon ressenti intime de l’espace relationnel « dense » qui existe entre les objets, les lieux et les personnes, et comprendre ainsi le pourquoi du « récit mémoriel et architectural ». (…) Dans ces textes, je signale combien Jean Royère, bien plus qu’un décorateur, était un inventeur d’espaces.

Récit architectural aussi, parce que mon espace étant au dernier étage de l’immeuble, ma curiosité en relation avec le contexte architectural et urbain de la ville m’a poussée, lors de cette rénovation, à porter un regard sur les autres constructions avoisinantes. Ce qui m’a fait revenir sur l’histoire même de ce quartier de Beyrouth baptisé Horch Kfoury. À l’origine un petit bois de pins, acquis au tout début des années 1950 par Philippe Daher Kfoury, un riche industriel libanais membre de la grosse bourgeoisie d’affaires d’Égypte, qui avait fait construire sa résidence, puis un grand immeuble d’habitation par l’architecte-ingénieur Joseph Philippe Karam (l’auteur du Egg au centre-ville). C’est leur collaboration qui va initier la transformation du Horch en quartier résidentiel moderne. Car le fameux architecte va y concevoir plusieurs autres immeubles qui portent tous sa griffe avant-gardiste pour l’époque. À savoir, la construction sur pilotis, des façades animées de claustras et des réservoirs à eau en béton teinté dans la masse. C’est ainsi qu’en revenant sur les traces de Jean Royère, je suis revenue sur celles de l’architecture des années 1950-60 d’un quartier et d’une ville. Un patrimoine bâti aussi important à préserver que les demeures beyrouthines du XIXe siècle.

Jean Royère était une figure connue des arts décoratifs du XXe siècle. Et pourtant, il semblerait qu’il n’ait pas fait couler beaucoup d’encre. Êtes-vous la première à lui consacrer un livre ?

Pas vraiment. Son œuvre a fait l’objet de publications, dont une monographie en deux volumes de Jacques Lacoste et Patrick Seguin et un beau livre signé Pierre-Emmanuel Martin-Vivier. Le Musée des arts décoratifs de Paris lui a aussi consacré une rétrospective en 1999. En revanche, je suis peut-être la première à raconter l’histoire d’un vécu dans du Royère. À en offrir une exploration intimiste…

Un beau livre inspiré de Jean Royère et... de Beyrouth. Photo DR

Justement, quel lectorat ciblez-vous ?

Les collectionneurs, les passionnés d’architecture et de design ainsi que tous ceux qui se préoccupent de la conservation et de la valorisation du patrimoine bâti.

Votre ouvrage se présente sous la forme d’un livre-coffret comprenant des photos signées Ieva Saudargaité et Joe Kesrouani, qui font d’ailleurs l’objet d’une exposition à la librairie Artcurial à Paris jusqu’au 25 septembre. Qu’est-ce qui a motivé votre collaboration sur ce projet avec ces deux artistes aux univers, somme toute, assez différents ?

Mon ouvrage se présente comme une littérature de lutte, de résistance et de combat pour sauvegarder l’héritage bâti des années 1950-60 et offrir une lueur d’espoir. Il est composé de 19 cahiers sobrement présentés dans une boîte bleue, parce que Royère aimait beaucoup le bleu. Dessus, un tirage sur papier Hahnemuhle d’une photo d’époque (format d’origine) de l’immeuble à Horch Kfoury prise par mon père en 1960. Pour accompagner mon récit, j’ai fait appel à Ieva Saudargaité et Joe Kesrouani, tout simplement parce tous les deux ont une formation d’architecte avant d’être photographes. Et en tant que tels, ils sont tous deux extrêmement sensibles à l’espace et à la lumière. Dans mon projet, ils ont été emportés, séparément, chacun par un objectif pour exprimer ce qui constitue mon univers personnel : l’eau, le reflet, la lumière…

Je voudrais aussi signaler que pour cette édition originale, première édition 2021, le tirage a été limité à seulement 300 exemplaires datés et numérotés. Dont 100 exemplaires avec tirage de tête en noir et blanc de Ieva Saudargaité pour Sophie Skaf, 213/142, numérotés de 151 à 250 ; et 50 exemplaires avec tirages de tête en noir et blanc de Joe Kesrouani pour Sophie Skaf, 213/200, numérotés de 251 à 300.

« À Beyrouth. Sur les traces de Jean Royère » est-il disponible en librairie à Beyrouth ?

C’est un livre qui est né à Beyrouth. C’est là qu’il a été écrit, imprimé et édité, en dépit de toutes les difficultés dues aux diverses pénuries. C’était un véritable défi que de produire un ouvrage d’une haute qualité sans électricité, sans mazout, sans essence… Je souhaite d’ailleurs rendre hommage à tous ceux qui ont contribué à sa réalisation (NDLR : parmi lesquels figure notre consœur May Makarem qui en a signé la très belle préface Si Beyrouth des années 50-60 m’était conté). Il sera donc bien évidemment en librairie à Beyrouth à partir de la mi-octobre. D’ici là, il est déjà listé et disponible sur le site de la librairie Artcurial. Mais ma passion est Beyrouth et restera toujours Beyrouth !

– « À Beyrouth ; Sur les traces de Jean Royère ; Un récit mémoriel et architectural » est disponible chez Artcurial, 61 avenue Montaigne, 75008 Paris. Website: www.librairieartcurial.com

– L’intégralité des bénéfices de la vente de l’ouvrage sera versée au programme FORSA , dont le but est d’aider à la scolarisation des enfants au Liban.


Dix ans après 20x20 Beyrouth. Paris. Tunis. Barcelone, l’ouvrage référence qu’elle avait consacré aux carreaux de ciment à motifs ornementaux typiques des anciennes maisons libanaises (qui lui avait valu l’International Print Award à Dubaï en 2011), Sophie Skaf publie un nouvel opus également inspiré de l’histoire architecturale du Liban. L’auteure, qui est une architecte...

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