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Nos Lecteurs ont la Parole

Liban, terre d’exil

Petit à petit l’avion s’éloigne de Paris pour se rapprocher de Beyrouth, je ne vois plus ma ville, je ne vois plus la France. J’aperçois Beyrouth, une ville étrangère si belle vue d’en haut et je me demande: « Est-elle aussi belle vue d’en bas ? » Collée au hublot, le ventre serré, je regarde cette capitale avec un pincement au cœur. Ce pincement ne me quittera plus à la vue de cette ville, que je décolle ou bien que j’atterrisse. « Beyrouth vous colle à la peau, vous l’avez dans le sang », me dira-t-on quelques années plus tard.

Mon histoire est celle de tous les Libanais. Partir, rester ou rentrer. Née et élevée en Europe, je fais partie de ce qu’on appelle la diaspora libanaise. Cette diaspora qui a fui la famine, la guerre de 75, les milices palestiniennes, les occupations syrienne et israélienne, la guerre de 2006, la crise économique… Oui cette diaspora continue de grandir laissant derrière elle ce tout petit pays au terrible destin.

Au départ ils partent tous pensant qu’ils reviendront après leurs études, après leur premier emploi, après la naissance de leur premier enfant mais la vérité est que la plupart d’entre eux ne rentreront jamais.

Dans les années 90, Beyrouth a été reconstruite mais combien de Libanais sont revenus ? Les immeubles ont été remis sur pied, les ruelles remises en ordre, les jasmins plantés, les villes de nouveau connectées, mais eux ne sont pas tous rentrés. Un million de Libanais ont quitté le pays pendant la guerre.

Puis il y a eu le 4 août 2020 où tout a basculé, l’effet de 15 ans de guerre en 1 minute. Ceux qui par miracle étaient revenus au pays quelques années plus tôt sont repartis sous le regard bienveillant des mafieux au pouvoir. On parle ici d’émigration subie et non choisie. Celle qui vous fait vivre dans la nostalgie et vous fait croire encore à l’âge d’or du Liban, oubliant qu’il y a tout à reconstruire.

Alors comment faire revenir tous ces Libanais lorsqu’ils auront fait leur vie ailleurs ? Qu’ils auront épousé une autre nationalité. Que leurs enfants auront grandi dans une autre culture. Quand les attaches commenceront à se détacher. Quand les racines se seront déracinées pour être plantées ailleurs. Quand on aura fait fuir cette jeunesse et qu’il n’y aura plus personne pour bâtir le Liban de demain. Les membres de la diaspora libanaise en Amérique latine ont quitté le pays à la fin du XIXe siècle et aujourd’hui la seule chose qu’ils ont de libanais est leur nom de famille. De génération en génération, l’identité libanaise se perd, c’est l’assimilation. La réalité est telle qu’aujourd’hui le Liban se vide de son sang, de ses talents, de son futur, se rapprochant de plus en plus de son passé meurtrier. La politique destructrice de la nation libanaise continue. Mais quelle est cette fatalité qui veut qu’être Libanais c’est vivre ailleurs que dans son pays. Partout dans le monde sauf au Liban.

La construction de la nation libanaise passe par l’élimination des seigneurs de guerre au pouvoir. Par la consolidation de l’identité libanaise et non communautaire. Par le droit à l’éducation. Par le droit à la femme libanaise de transmettre la nationalité à ses enfants. Et par l’union du peuple sous un seul et même drapeau. Parce qu’au fond être Libanais, c’est être à la fois Chrétien, Musulman, Druze, et j’aimerais ajouter Juif. Alors aujourd’hui je me demande si l’amour de la patrie est à lui seul suffisant pour sa survie ? Ou bien si dans quelques années nous assisterons à l’extinction de la race libanaise. Devons-nous peut-être nous poser cette question maintenant comme l’avait dit John F. Kennedy « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Surtout en l’absence d’un État fort et juste. Parce que le danger est bien réel et le plus grand des dangers est celui qu’une nation perde son peuple. Quand je vois mes compatriotes Libanais exceller à l’étranger, ce n’est pas la fierté qui me submerge mais la tristesse, car j’ose encore croire que le Liban n’est pas juste un rêve suspendu. Et que nous avons un autre choix que celui de l’exil ou de la mort.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Petit à petit l’avion s’éloigne de Paris pour se rapprocher de Beyrouth, je ne vois plus ma ville, je ne vois plus la France. J’aperçois Beyrouth, une ville étrangère si belle vue d’en haut et je me demande: « Est-elle aussi belle vue d’en bas ? » Collée au hublot, le ventre serré, je regarde cette capitale avec un pincement au cœur. Ce pincement ne me quittera plus...

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