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Lifestyle - Beyrouth Insight

Retour à l’essentiel pour Karim Arsanios

Il a quitté les finances comme on quitte une maîtresse pour rejoindre son amour de toujours, une vie plus simple qui l’a mené à l’huile d’olive. Portrait d’un jeune homme parfaitement en accord avec ses valeurs.


Retour à l’essentiel pour Karim Arsanios

Karim Arsanios, l’appel de la terre. Photo Carl Halal

Son nom ne vous dira probablement pas grand-chose. Son visage non plus, quand il débarque dans ce café (évidemment) plongé dans l’obscurité. Un petit air de déjà-vu quand il retire son masque, le regard doux, le sourire un peu triste, la barbe légère… Une émotion réveillée et brusquement, le souvenir d’une image devenue mythique durant la thaoura, signée Myriam Boulos et publiée sur les réseaux sociaux un 21 novembre 2019. Celle d’un jeune homme assis par terre, cerné par les forces de l’ordre et protégé à son corps défendant par une femme, Lina Boubess qui, on le saura plus tard, ne le connaissait même pas…

Mais ce n’est pas en héros que Karim Arsanios se présente aujourd’hui à ce rendez-vous et ce n’est pas pour parler de ces moments-là qui ont changé sa vie (et un peu la nôtre). Même s’il laisse échapper discrètement ce bel hommage à une période qui paraît aujourd’hui très lointaine, consolant ainsi un peu les cœurs déçus de ceux qui y ont cru : « Le souvenir que je retiens ? Il y avait de la peur mais aussi du courage. On sentait qu’on participait à quelque chose de grand, un changement. J’étais, comme tant d’autres, un citoyen porté par un vent d’espoir… » « Il y a des personnes qui ont eu des actes beaucoup plus poignants, précise-t-il, mais qui n’ont jamais eu la chance d’être pris en photo. Ce moment m’a fait réaliser que si un jour je devais me battre à nouveau, je le referais. Il a aussi confirmé les valeurs auxquelles je tiens. »

Les produits Solar, huile d’olive et ses dérivés. Photo DR

Liberté chérie

Des valeurs qui, clairement, ont déterminé le changement de cap de ce financier installé au Liban puis au Qatar, auprès de clients privés suffisamment fortunés pour lui faire sentir, du jour au lendemain, qu’il n’était pas à sa place dans tous ces excès. Excès d’argent, de transactions et probablement d’avidité(s). « Je n’étais pas content… J’ai décidé de tout plaquer et de prendre une année sabbatique. » Nous sommes en 2014, Karim s’embarque à San Francisco pour obtenir un MBA en développement durable à la Presidio Graduate School. « L’environnement m’a toujours intéressé. Je sentais déjà à cette époque l’urgence de faire quelque chose dans ce domaine… » dit-il.

Pour mémoire

Lina et Karim dans les yeux de Myriam

Un peu bohémien, un peu hippy, mais avec une élégance naturelle, il décide de sillonner les étés la côte californienne à bord d’un Food Truck. Pendant deux ans, il servira des hamburgers, des sandwiches et autres salades à la porte des différents festivals. Car oui, la cuisine est également une de ses passions… Deux ans de pur bonheur, de pure liberté, et une idée qui germe alors dans la tête de cet ex-homme d’affaires : celle de créer une boîte, un kit du campeur, qui contiendrait une bouteille d’eau, une lampe, un masque antipoussière, des antiseptiques, un matelas gonflable, une couverture et un attirail de premiers soins, et qui serait vendue à la porte des festivals. Pour ce projet baptisé Give me shelter, il lance une levée de fonds qui lui permettrait de démarrer la production avec mille pièces. Mais un coup de téléphone mettra fin à cette ambition et cette légèreté, et gèlera ce projet : son père est gravement malade, il doit rentrer au pays. « Avec ma sœur, on ne savait pas à quoi s’attendre, il fallait qu’on reste au Liban et qu’on s’occupe de lui à plein-temps. » Fin janvier, lorsque son père décède, Karim éprouve le besoin urgent de faire quelque chose pour « remplir ces six mois où j’avais beaucoup de responsabilités et de lourds problèmes d’héritage à régler. »

Karim Arsanios, l’appel de la terre. Photo DR

Le goût des autres

C’est vers la cuisine, italienne essentiellement, « avec un twist méditerranéen », qu’il se retourne. « Avec ma famille et mon père qui était ambassadeur, nous avons beaucoup voyagé dans mon enfance, vécu au Canada puis en Italie », raconte-t-il. Chef privé, il propose ses menus dans des dîners en appartement et ça marche !

À tel point qu’il caresse l’idée d’ouvrir un restaurant avec un partenaire intéressé. L’idée ne verra pas le jour, arrêtée, en tous les cas provisoirement, par le Covid, le confinement et la crise économique locale. « Heureusement que j’avais le projet de l’huile d’olive », dit-il… Un terrain familial à Kour, dans le Batroun, vieux de 150 ans. Deux hectares, 450 mètres d’altitude, 1 600 oliviers dont personne ne s’occupait. « Mon père le faisait les deux dernières années de sa vie… J’ai commencé à m’intéresser à ce sujet et à me documenter. » Il apprend la terre, le climat, les contraintes, la récolte, la cueillette à la main, le pressage à froid et toutes les étapes pour produire une huile « extravierge, certifiée organique » qu’il va baptiser Solar. « J’ai voulu faire les choses à ma manière, même s’il a fallu appliquer de nouvelles méthodes et bousculer les habitudes des agriculteurs du village. Je voulais un produit de qualité et je l’ai envoyé à des compétitions internationales pour lui donner un badge de crédibilité. » Aussitôt dit, aussitôt fait… Solar décroche ses lettres de noblesse à deux reprises en 2021, à la XXVIe édition Biol en Italie (un concours organisé par le ministère italien de l’Agriculture, NDLR), obtenant une médaille d’or pour la meilleure huile organique au monde, et cette même année une médaille d’argent pour sa qualité, à l’IOOC à Londres et une médaille de bronze pour son design.

Karim Arsanios derrière les fourneaux. Photo DR

À l’approche des récoltes qui se tiendront à la fin du mois de septembre, Karim Arsanios se dit satisfait, du moins de son produit, alors que le pays plonge sa jeunesse dans le désespoir. « 2021 va être une bonne récolte, promet-il. Nous espérons atteindre les 20 000 bouteilles… » Présente avec ses produits dérivés dans les épiceries fines et à Dubaï, Solar s’est engagée à respecter une certaine éthique, comme « une parité hommes-femmes et des pratiques durables ». Et comme, parmi ses valeurs, il y a aussi celle de rendre à sa communauté, Karim, en y consacrant 10 % de ses gains, caresse l’idée d’un projet « vert ». « Installer des plantes grimpantes sur chaque pont de Beyrouth, qui puissent absorber les dioxydes de carbone et autres particules chimiques, et donner à la ville un air de verdure… C’est pour cette raison aussi que j’ai envie de rester au Liban. » L’autre ? Ce nouveau pays qu’il a rêvé et pour lequel il s’est battu, lui et tant d’autres, depuis octobre 2019.


Son nom ne vous dira probablement pas grand-chose. Son visage non plus, quand il débarque dans ce café (évidemment) plongé dans l’obscurité. Un petit air de déjà-vu quand il retire son masque, le regard doux, le sourire un peu triste, la barbe légère… Une émotion réveillée et brusquement, le souvenir d’une image devenue mythique durant la thaoura, signée Myriam Boulos et...

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