Critiques littéraires Roman

Une oasis par temps de guerre

Une oasis par temps de guerre

© Adrienne Surprenant / Collectif Item

Dernière oasis de Charif Majdalani, Actes Sud/L’Orient des Livres, 2021, 272 p.

Une petite oasis au milieu du désert à l’image de celles que nos lectures ou nos voyages ont un jour blotties sous nos paupières et qui n’en sont jamais reparties. Celle-ci se cache dans ce grand nulle part qu’est le nord de l’Irak, non loin du Kurdistan. Parce que l’armée de Bagdad campe dans cet îlot perdu et que l’État islamique commence à percer au nord et à l’ouest, on pense bien sûr au désert des Tartares.

Mais, à l’été 2014, les djihadistes sont bien là. Ils vont bientôt prendre Mossoul et se jeter sur les derniers villages chrétiens de la plaine et le réduit des Yazidis dans le massif du Sinjar. Alors, l’oasis, qui fut autrefois un « paradis biblique » avant d’être mise à côté de l’Histoire par les invasions et les razzias, et de devenir guère plus qu’« un petit fragment de quelques vergers entourés de désert », va changer de rôle et se retrouver sur les franges du désastre. Depuis des siècles « hors du temps et hors de la géographie », elle redevient une place « bien au cœur des choses, en un point autour duquel le monde semblait lentement commencer à se déconstruire et à entrer dans le chaos ».

La petite oasis se retrouve donc à l’avant-poste des grands bouleversements. Mais lorsque que le héros du roman de Charif Majdalani, un spécialiste libanais de l’archéologie orientale s’y rend, la menace djihadiste apparaît encore incertaine. Il est venu à l’invitation du général Ghadban, un seigneur de guerre camouflé en officier de l’armée irakienne, aussi charismatique qu’atypique, nostalgique de la monarchie et ennemi déterminé de Daech, rêvant à la grandeur perdue des tribus Chammar auxquelles se rattache son lignage et féru en manipulations politique et militaires. Dans cet Irak du chaos et de la ruine, donc favorable aux commandeurs déguisés en sauveurs, l’officier se verrait bien endosser un destin national.

Comme partout, le nerf de la guerre, c’est l’argent. Aussi le général Ghadban doit-il vendre un merveilleux et antique trésor, acquis on ne sait trop comment, sans doute illégalement. C’est pourquoi il a fait appel à l’archéologue libanais, qui doit d’abord l’expertiser et l’évaluer, puis lui trouver un acheteur milliardaire. Bien sûr, le héros aimerait savoir l’origine des pièces qu’il soupçonne être liées à un important trafic d’art, même si cela ne trouble pas excessivement sa conscience.

Commence l’attente du général Ghadban, dont l’arrivée est toujours repoussée, et celle de son trésor. Ce qui laisse au héros, campé en face de paysages certes splendides mais rendus au désert et qui cachent la faillite des civilisations disparues, le temps d’intenses contemplations : « En ce lieu où je me trouvais à ce moment, soudain et malgré la chaleur et l’inconfort, était ravivée à mon insu ma nostalgie ancienne et jamais formulée pour une vie hors de l’Histoire et des événements qu’elle secrète, et je me dis alors que tous les lieux où le temps semble s’annuler dans la répétition de lui-même sont ce que l’on rêve sous le nom de paradis, cet endroit où plus rien n’arrive, où l’on est livré à la pure contemplation du mystère de l’existence du monde. »

Parmi les nombreuses réflexions de l’archéologue, on retiendra tout particulièrement celle sur les services secrets, dont on sait combien l’ombre maléfique plane sur tout le monde arabe : « Les humains aujourd’hui ont pris l’habitude de substituer à la puissance divine, à sa volonté incompréhensible mais forcément rationnelle, celle des services de renseignements des grandes puissances, dont l’omniscience et l’omnipotence supposées sont devenues l’objet d’une sorte de croyance presque superstitieuse. Cela s’explique par le fait que les hommes n’aiment pas que les événements qu’ils vivent, surtout s’ils sont désordonnés et violents, soient empreints de non-sens, ne soient pas contrôlés par quelque force supérieure. »

Il ajoute : « Or le devenir de l’humanité aujourd’hui est opaque, au moins depuis la fin de la guerre froide, le non-sens de l’Histoire et des événements a atteint des sommets. Le crédit que se sont mis à accorder les gens à l’hypothétique intelligence des services de renseignements, aux plans occultes des Américains ou des Russes, n’est donc que l’équivalent de la foi dans les voies naguère considérées comme impénétrables de Dieu. Cela rassure. Le monde de ce fait n’est pas laissé à lui-même, ni au chaos, ni au hasard ou à l’imprévisible. »

On le sait, l’archéologie, pourtant si profondément enfouie dans le terrestre, offre souvent de la belle matière pour l’envol de la fiction. Le roman de Charif Majdalani en témoigne, d’autant plus qu’il entremêle le récit avec les événements tragiques de l’été 2014 qui font suite à la chute de Mossoul, dont les massacres génocidaires du Sinjar, la prise de Qaraqosh, la désertion des peshmergas kurdes. Les enjeux du présent percutent alors les trésors du passé. Car tous les acteurs les veulent ces statues et ces frises que détient le général Ghadban. Elles vont donc avoir leur part dans les tragédies présentes.

Le général Ghadban finit par arriver. Mais il n’est pas seul. Il est accompagné d’une belle créature, Shirin, sa propre fille, et de deux superbes coursiers, de quoi pimenter encore le récit. La petite histoire du héros et la grande Histoire vont alors chevaucher côte à côte, chacune essayant de prendre quelques encolures d’avance sur l’autre.

Dernière oasis, dont on regrettera un dénouement trop embrouillé, prend aussi sa force dans cette rencontre quasi-permanente entre les aventures et les méditations du héros, les unes prolongeant les autres, en particulier son questionnement des hasards de l’Histoire, depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Pendant la Première Guerre mondiale, il aurait suffi que l’artilleur français qui blessa Hitler fasse osciller son canon de quelques millimètres pour que nazisme ne surgisse pas et que l’histoire du monde soit changée. C’est le cas de beaucoup d’événements historiques. D’où cette conclusion du héros archéologue. « Il en va en tout cas ainsi de chacun de nos gestes dont l’impact, en des cercles concentriques qui vont s’élargissant, peut retentir bien plus loin et plus gravement que là où il s’est produit. »



Dernière oasis de Charif Majdalani, Actes Sud/L’Orient des Livres, 2021, 272 p.Une petite oasis au milieu du désert à l’image de celles que nos lectures ou nos voyages ont un jour blotties sous nos paupières et qui n’en sont jamais reparties. Celle-ci se cache dans ce grand nulle part qu’est le nord de l’Irak, non loin du Kurdistan. Parce que l’armée de Bagdad campe dans cet...

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