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Politique - Électricité

Lorsque l’obscurité guette, les partis politiques s’improvisent fournisseurs de carburant

Les différentes parties prenantes assurent mordicus œuvrer en faveur de l’intérêt général, en l’absence de l’État, et surtout sans aucune arrière-pensée électoraliste.

Lorsque l’obscurité guette, les partis politiques s’improvisent fournisseurs de carburant

La demande des générateurs, qui fonctionnent au mazout, grimpe en flèche car l’électricité est distribuée par EDL seulement quelques heures par jour. Photo Marc Fayad

Un jour de la fin juillet, les propriétaires de groupes électrogènes de la ville de Aley tiraient une sonnette d’alarme désormais familière : à court de mazout et en l’absence de perspective d’approvisionnement en carburant, l’obscurité allait immanquablement s’installer dans les 24 heures. Les gros titres n’ont pas tardé à se répandre, de même que la panique. Et pour cause : avec des coupures d’électricité, parfois de 23 heures par jour, les générateurs sont devenus indispensables pour avoir de la lumière, faire tourner les ventilateurs en ces temps de fournaise et conserver la nourriture dans les réfrigérateurs.

L’anxiété des habitants de Aley ne tardait cependant pas à s’apaiser : le poids lourd politique local, le Parti socialiste progressiste (PSP), est intervenu, tel un chevalier, sur un camion de mazout, pour assurer que le précieux carburant serait fourni dès le lendemain. De fait, le parti tenait parole : le lendemain, 20 000 litres de diesel étaient distribués aux propriétaires de groupes électrogènes tandis que quatre camions-citernes se rendaient dans des localités voisines, rapportait à L’Orient Today un représentant des propriétaires de générateurs. « Nous sommes en contact avec les députés du PSP et le chef du parti lui-même, Walid Joumblatt, pour essayer de trouver une solution durable aux pénuries de mazout dans la région au cours des semaines à venir », avait-il ajouté.

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Depuis plusieurs mois, les carburants de toutes sortes font défaut dans tout le Liban, provoquant des files d’attente interminables devant les stations-service et perturbant encore plus l’activité économique. Plus récemment, ce sont les pénuries de mazout qui défrayent la chronique, ce qui se traduit par des coupures de courant prolongées, selon le porte-parole des propriétaires de stations-service, George Brax. « Prenez l’exemple de Beyrouth. Auparavant, l’État lui fournissait 21 heures d’électricité par jour, aujourd’hui nous sommes tombés à trois heures », dit-il, ce qui correspond à une inversion complète du nombre d’heures couvertes par l’État et celles par le secteur privé, multipliant par le fait même la demande de carburant pour les générateurs.

La dimension politique

Face à cette situation, le PSP a chargé un de ses cadres supérieurs, Walid Chmiet, de tenter de résorber, dans la mesure du possible, les retombées de la crise économique sur les électeurs. Ainsi, lorsque la pénurie de diesel semblait sur le point de plonger Aley dans l’obscurité, le parti s’est fourni en carburant auprès de distributeurs tels que Coral et Hypco, avec qui un prix de vente a été négocié, afin que le PSP puisse ensuite distribuer le carburant aux propriétaires de générateurs privés. Ainsi, malgré la crise et les pénuries, les livraisons de carburants se sont poursuivies à Aley.

Avec l’aide des municipalités et des habitants, le PSP assurera une coordination sur la manière de gérer les pénuries de mazout dans toute la région du Mont-Liban, explique-t-il. Walid Chmiet tient toutefois à insister sur le fait que l’intervention du PSP n’est en rien clientéliste : « Nos efforts sont déployés indépendamment de tout intérêt politique. Les habitants du Mont-Liban ne sont pas affiliés au seul PSP, et c’est pourquoi vous ne pouvez pas nous accuser de fournir du carburant exclusivement à nos partisans. » Le PSP n’est pas le seul parti politique à se positionner en tant qu’intermédiaire dans la chaîne d’approvisionnement du mazout, le courant du Futur ayant déjà acquis 88 000 litres de mazout pour les redistribuer aux habitants. Le chef de la branche de Beyrouth de ce parti, Omar al-Koush, avait affirmé en juillet à L’Orient Today que, sur instruction de son chef Saad Hariri, les députés de Beyrouth-Ouest, Roula Tabch et Nazih Najm, avaient négocié à cet effet avec Hypco, Medco et d’autres compagnies. Des bons au nom du parti avaient été alors distribués à des habitants de Beyrouth et des régions de Bchémoun et Aramoun, près de la capitale, autorisant leurs détenteurs à les échanger chacun contre 500 litres de mazout. « Nous essayons par tous les moyens à notre disposition d’assurer le mazout, même si la quantité peut être insuffisante en raison de la forte demande », soutient Omar al-Koush.

Commentant les analyses selon lesquelles les partis politiques distribuent du mazout pour garantir le soutien de la population à l’approche des élections législatives de 2022, M. Koush déclare : « Quand vous travaillez dans l’intérêt public, certaines personnes vont vous critiquer quoi que vous fassiez, au lieu de louer votre effort, mais nous ne nous arrêterons pas. »

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Pour quelle raison les partis politiques obtiennent-ils plus de carburant que les propriétaires de générateurs ? Selon le président de l’association des importateurs de pétrole, George Fayad, « il ne s’agit pas de favoritisme politique, mais les compagnies ne disent pas non aux partis parce qu’ils demandent du mazout au nom d’un certain nombre de régions ». « D’autre part, les partis disposent souvent de membres qui connaissent des employés de compagnies importatrices. C’est ainsi qu’ils obtiennent du mazout. Ce ne sont pas vraiment les importateurs qui proposent du mazout aux partis parce que ce sont des partis », explique-t-il à L’Orient Today.

Prendre les choses en main

Certains députés travaillent ouvertement à obtenir des quantités de mazout pour leurs propres circonscriptions. Ainsi, le député Hagop Terzian (Tachnag) a tweeté, le 21 juillet dernier, qu’il avait obtenu 20 000 litres de diesel de la société Coral pour les distribuer aux propriétaires de générateurs d’Achrafieh. M. Terzian a précisé à L’Orient Today que, pour ce faire, il avait mis à profit ses relations avec Coral après avoir reçu de très nombreux appels quotidiens décrivant les conditions de vie épouvantables sans électricité. « Je méprise les gens qui profitent des problèmes des autres à des fins politiques, et je ne l’ai pas fait en tant que député mais en tant que citoyen qui veut aider le peuple de son pays. De plus, je n’ai négocié que cet accord et je n’ai pas eu de mazout pour moi-même avant de le distribuer », soutient ce député.

Le député Nazih Najm, du courant du Futur, estime, lui aussi, que la moindre des choses qu’un député puisse faire est de tenter d’utiliser ses réseaux pour trouver du mazout en l’absence de politiques gouvernementales. « Ce n’est pas que notre parti occupe le ministère de l’Énergie et que nous sommes la raison pour laquelle l’électricité est coupée », dit-il en s’en prenant au CPL qui a contrôlé directement ce ministère, ou via des alliés, pendant plus d’une décennie. « Comme nous ne pouvons rien y faire, nous ne pouvons aider qu’en dehors du cadre politique réglementaire », dit-il.

Les propos de M. Najm trahissent aussi une possible confusion ou un désaccord au sein du courant du Futur au sujet des bons de mazout. Interrogé sur la façon dont les bons ont été perçus par certains comme étant de la corruption politique, il déclare que cela ne s’est produit qu’exceptionnellement et que son parti s’est rendu compte qu’il s’agissait d’une erreur. Toutefois, Omar al-Koush affirme à L’Orient Today que la distribution de bons reprendra avec l’arrivée d’une nouvelle cargaison de mazout. Relancé à ce sujet, M. Najm s’est dit personnellement opposé au projet, précisant que les députés de Beyrouth et le ministre de l’Énergie allaient se rencontrer pour en discuter.

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Pour sa part, le député Bilal Abdallah (PSP/Chouf) fait valoir, dans une déclaration à L’Orient Today, que toute personne qui critique les efforts des partis politiques ne se rend pas compte de la réalité. « Quiconque considère que nos efforts visent à gagner des voix est un populiste. Nous obtenons une petite quantité de carburant, histoire de calmer la situation. De plus, le Mont-Liban est une zone mixte en termes de partis, donc les accusations de clientélisme sont ridicules », affirme-t-il.

Le représentant des propriétaires de groupes électrogènes à Aley assure, quant à lui, qu’il ne se sent pas particulièrement à l’aise avec la façon dont les pénuries sont gérées dans la Montagne, mais que le gouvernement ne leur a pas laissé d’autre choix. « Nous souhaitions vraiment que le gouvernement communique avec nous après que nous avons formulé nos demandes, malheureusement ce n’est pas le cas », concluait-il. Et cela bien avant l’annonce, mercredi soir, par la Banque du Liban, de la levée des subventions sur tous les carburants et de l’aggravation du chaos qui s’en est suivi...

(Cet article a été originellement publié en anglais par L’Orient Today le 11 août 2021).

Un jour de la fin juillet, les propriétaires de groupes électrogènes de la ville de Aley tiraient une sonnette d’alarme désormais familière : à court de mazout et en l’absence de perspective d’approvisionnement en carburant, l’obscurité allait immanquablement s’installer dans les 24 heures. Les gros titres n’ont pas tardé à se répandre, de même que la panique. Et pour...
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Conflit d’intérêt et abus de pouvoir. Les partis n’avaient rien fait pour que la crise ne soit pas aussi grave: blocage de négociations, entraves à la formation du gouvernement, création abusive de postes dans l’administration pour leur ouailles et maintenant, les élections approchent, ils vont de démener pour trouver du mazout et s’attirer la sympathie et l’adhésion des gens. Ils crient haut et fort que ce n’est pas vrai mais il faut être dupe et aveugle pour les croire. Bonne journée

mokpo

07 h 45, le 20 août 2021

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Commentaires (4)

  • Conflit d’intérêt et abus de pouvoir. Les partis n’avaient rien fait pour que la crise ne soit pas aussi grave: blocage de négociations, entraves à la formation du gouvernement, création abusive de postes dans l’administration pour leur ouailles et maintenant, les élections approchent, ils vont de démener pour trouver du mazout et s’attirer la sympathie et l’adhésion des gens. Ils crient haut et fort que ce n’est pas vrai mais il faut être dupe et aveugle pour les croire. Bonne journée

    mokpo

    07 h 45, le 20 août 2021

  • Ces « partis politiques » il faudrait enfin les caractériser plus précisément sinon on retombe dans le piège du « kellon » voulu par le vrai pouvoir occulte au Liban pour diluer sa responsabilité. Ce sont les partis affiliés à l’Axe Safavide grands (Hezbollah, Amal, CPL), petits (Tachnag Marada etc etc…) et les deux pseudo-opposants qui les couvrent en participant à la même corruption: Futur et PSP, et voilà c’est tout ! Le peuple ne sera prêt pour une vraie révolution que lorsqu’il aura compris cette réalité.

    Citoyen libanais

    10 h 38, le 19 août 2021

  • Je répète : Dites MAZOUT ,MAZOUT ,MAZOUT trois fois et voilà que des MESSIEURS BAARINI , FL , FUTURE, PSP et TOUTE LEUR CLIC , depuis QUELQUE TEMPS crient A HAUTE VOIX : PRÉSENT.PRESENT , PRESENT - bien sûr tout dépend de la région ou vous êtes Roi . L’ARMEE découvre chaque jour des MILLIONS de litres d’essence et Gasoil . Vous comprenez CES QUANTITÉS SONT ENTREPOSÉES CHEZ CES MESSIEURS pour le BIEN PUBLIC . Quelle différence entre cet ENTREPOSAGE et CONTREBANDE ?Réponse : a VOUS ..

    aliosha

    10 h 23, le 19 août 2021

  • Tout cela prouve que le mazout existe bel et bien sur le territoire libanais. Alors, pourquoi l'Etat ne fait-il reien pour qu'il soit distribué?

    Yves Prevost

    07 h 12, le 19 août 2021

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