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Économie - Focus

Batroun, poumon touristique d’un Liban essoufflé par les crises

Face au tsunami économique et financier qui s’abat sur le pays depuis deux ans, la ville côtière émerge tel un « hub » pour le deuxième été consécutif. Une vague déferlante de touristes, de propriétaires fonciers et d’investisseurs qui permet aux professionnels locaux de se maintenir, sans pour autant garantir leur avenir.

Batroun, poumon touristique d’un Liban essoufflé par les crises

Malgré les crises multiples que traverse le Liban, la ville de Batroun garde le cap grâce au tourisme en cette saison estivale. Jusqu’à quand ? Photo J.R.B.

Élue « capitale de la voile » en mai dernier, Batroun est la destination touristique la plus en vogue en cette nouvelle saison estivale ponctuée par les crises structurelles multiples d’un Liban en plein naufrage depuis deux ans. Une oasis de farniente au milieu d’un désert économique suffocant auquel les Libanais qui le peuvent encore tentent d’échapper à tout prix. Un « hub » touristique qui n’est pas dû au hasard, selon les Batrouniens contactés par L’Orient-Le Jour, bien que la conjoncture nationale ait créé pour la ville côtière les circonstances idéales pour continuer, malgré les obstacles nationaux, à récolter les fruits d’un labeur de longue date de la part de ses citadins et de sa municipalité.

« Pour créer un tel hub, plusieurs facteurs doivent être réunis », établit Nagi Morkos, PDG du cabinet de conseil en tourisme et hôtellerie Hodema. « D’abord, les Libanais sont coincés au pays en raison des restrictions bancaires sur leurs comptes en devises (imposées depuis l’automne 2019, à l’entame de la crise financière), en sus des difficultés de voyages internationaux liées à la pandémie de Covid-19. Ensuite, deux volontés se rencontrent : celle des résidents de Batroun qui, aidés par leur municipalité, souhaitent exploiter le potentiel de leur ville, et celle des Libanais venus d’ailleurs qui cherchent à profiter de ce que leur pays a encore à leur offrir. Enfin, il existe au Liban une certaine culture du suivisme qui fait qu’une tendance se transmet facilement de bouche à oreille jusqu’à devenir un phénomène de mode », explique-t-il.

Une logique sans écueil qui n’enlève pas la prédisposition de la ville à jouer de son charme. « Batroun est une île », illustre Jamil Haddad, brasseur et propriétaire de l’établissement Colonel, situé en bord de mer. Une description insulaire que tous les interrogés ont instinctivement partagée avec L’Orient-Le Jour. Entouré d’un flanc montagneux, ce village de pêcheurs méditerranéens et d’héritage phénicien a « longtemps été oublié », souligne Anthony Massoud, PDG des Établissements Antoine Massoud et propriétaire de la boutique et resto-bar The Malt Gallery, dont il vient d’ouvrir les portes au cœur de la vieille ville de Batroun.

Depuis plusieurs années pourtant, la ferveur de la jeunesse de Batroun et l’hospitalité de ses habitants ont mis la localité sur la carte des lieux touristiques les plus en vue du pays. Forte de ses atouts ainsi cultivés, qu’il s’agisse de son histoire, de sa culture, de ses productions locales (gin, bière, limonade), de ses plages, de ses loisirs ou de sa vie nocturne, la ville remplit aujourd’hui toutes les conditions pour attirer un tourisme local en effervescence et désireux de se ressourcer face aux crises du quotidien. Néanmoins, celles-ci n’ignorent aucune parcelle du pays et Batroun est, elle aussi, passée « en mode survie », comme l’expliquent les professionnels locaux contactés.

Garder le cap

En cette période tumultueuse pour le Liban en effet, l’objectif des commerçants de Batroun « n’est pas de faire des bénéfices mais de rester à flot », annonce Rita Féghali, copropriétaire de la maison d’hôtes et de l’espace culturel, artistique et social Villa Paradiso, situé dans le vieux souk de la ville et qui fait également office de salle de réception, de restaurant (Mariolino) et de boutiques. « Il ne faut pas tout miser sur cette saison, mais s’employer à la faire survivre pour penser au futur de notre projet et de la ville », anticipe-t-elle.

De fait, avec une crise économique qui n’en finit pas et un taux dollar/livre en dents de scie sur le marché parallèle, le secteur des services à Batroun devra s’armer de patience avant de voir les effets concrets de cette vague touristique déferlant sur sa côte. « Ce sont 7 000 à 12 000 voitures par semaine qui s’arrêtent sur notre parking, soit 800 à 1 500 personnes par jour qui viennent dans notre établissement », annonce gaiement Steve Moubarak, un vétéran de la vie nocturne de Batroun et copropriétaire du complexe multiculturel Blu Bay, ouvert il y a quelques mois à peine et qui propose entre autres une plage privée et des sports aquatiques, ainsi qu’un resto-bar et une boîte de nuit.

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Un enthousiasme rapidement douché par le calcul de ses dépenses. « Si un jour nous commandons pour 300 millions de livres libanaises d’alcool, le lendemain on en dépense 500 millions pour la même commande à cause de la fluctuation du taux de change », explique-t-il. Les variations de la monnaie nationale face au billet vert créent un défi tarifaire quotidien pour ces professionnels, comme le décrit également Leïla Assal, copropriétaire et chargée de la clientèle du restaurant familial Oyster’s Sea Food Bar, accosté au célèbre mur phénicien. « Nous n’importons ni nos poissons ni nos fruits de mer, à l’exception des huîtres, mais le matériel de pêche, du harpon au carburant pour le bateau, est entièrement payé en devises », impactant les prix affichés à la carte et noyant les recettes.

Pour tenter tant bien que mal de résoudre ce problème, la direction de Villa Paradiso a récemment mis en place une nouvelle grille tarifaire. « Nos prix étaient affichés en livres sur notre site jusqu’à début juillet (quand la livre a commencé ses montagnes russes sur le marché parallèle). Depuis, nous y avons inscrit une référence en dollars et nous laissons le choix aux visiteurs : soit ils paient en devises et obtiennent une remise de 50 % sur le prix affiché ; soit ils paient ce prix en livres mais à la moitié du taux du jour sur le marché parallèle », informe-t-elle. Un calcul qui permet de maintenir la clientèle en gardant des prix raisonnables, tout en assurant la qualité du service et les besoins du quotidien.

Des besoins qui se font de surcroît de plus en plus nombreux, alors que les diverses pénuries auxquelles le Liban est confronté s’accumulent et persistent. « C’est notre plus grande crainte », souligne Leïla Assal, en faisant référence à une coupure générale de l’électricité. Une appréhension que Michelle Daou, copropriétaire du cocktail bar Boléro surplombant la ville, partage. « Nous étions plus habitués aux coupures que dans la capitale, avec nos générateurs qui fonctionnaient en général entre 6 à 8 heures par jour », se rappelle-t-elle. « Aujourd’hui, le rationnement des groupes électrogènes (en sus de celui du fournisseur d’État, en raison du manque d’hydrocarbures au Liban) intervient même lorsque nous sommes ouverts, et ce malgré nos deux générateurs de réserve », précise-t-elle, avant de poser cette question fatidique : « Mais que peut-on y faire ? »

Belle-Île-sur-Terre

« S’adapter », répond tout de go Michelle Daou à sa propre interrogation, « car Batroun n’a pas encore exploité tout son potentiel », affirme-t-elle, ajoutant que la ville « n’a rien à envier à un village côtier de Sardaigne ou de Sicile (Italie) ». De fait, à une petite heure de la capitale, l’énergie insulaire qui se dégage de Batroun réussit l’exploit d’effacer, ne serait-ce que le temps d’une journée à la plage, les nombreux maux des Libanais. « Beaucoup étaient habitués à voyager à Mykonos (Grèce), Chypre ou Ibiza (Espagne). Avec les crises, ils se retrouvent maintenant à Batroun », déclare Jamil Haddad, énumérant les activités aquatiques (surf, jet-ski, pagaie, planche à voile, etc.) mais aussi la possibilité de randonnées ou de cyclisme, en plus de la restauration et de la vie nocturne.

Un cocktail de loisirs dans un décor de carte postale que peu d’autres villes au Liban possèdent. « Tyr (Liban-Sud) est sans doute la ville qui pourrait se rapprocher le plus de cette énergie batrounienne », note le brasseur, « mais la perception d’insécurité de sa région et sa distance avec la capitale jouent en sa défaveur ». Si Byblos (Mont-Liban) peut aussi s’avérer être une rivale de poids pour Batroun, cette cité antique « est déjà bien exploitée et aménagée », avance Anthony Massoud, « alors que la côte de Batroun est superbe et vierge dans son ensemble, comme un trésor un peu caché ». De plus, « il existe chez les Batrouniens un optimisme constant, malgré les crises qui les accablent aussi, et une hospitalité presque innée qui leur permettent d’accueillir et d’absorber tous les Libanais et étrangers venus leur rendre visite », renchérit Rita Féghali.

Des touristes qui, depuis l’été dernier, sont passés par la ville phénicienne en nombre. « Nous avons accueilli environ 10 000 personnes en haute saison l’année dernière », se souvient Anthony Badaoui, fondateur de Routes, une agence d’écotourisme local offrant un panel d’activités sportives et de tourisme (des tours en kayak, pagaie, vélo, voiturettes de golf, des randonnées, etc.) à Batroun et dans sa région. Malgré les restrictions sur les voyages internationaux pour contrer la pandémie, qui étaient encore globalement en vigueur, et les crises du Liban et la catastrophe du 4 août qui ont mis un frein au tourisme étranger, les locaux et les expatriés libanais revenus au pays pour les vacances ont aisément compensé ce manque. « Septembre et octobre 2020 ont par exemple été exceptionnels, en raison surtout de l’explosion dans la capitale. Les Beyrouthins qui voulaient s’évader ont ainsi trouvé refuge dans un endroit sûr et déstressant, compte tenu de la situation sécuritaire mais aussi économique et sanitaire », affirme sobrement Rita Féghali, ajoutant toutefois que « l’objectif est de faire de Batroun une destination touristique annuelle et pas seulement saisonnière ».

Un ultime but partagé par tous les commerçants interrogés, qui réclament de meilleures infrastructures dans la ville pour accueillir au mieux les touristes sans gêner les résidents. « Il y a un besoin de parkings, d’espaces publics, de permis de stationnement pour les habitants, etc. La municipalité travaille beaucoup en ce sens mais, avec la crise, il faut donner du temps au temps », concède Michelle Daou, rejointe à ce propos par Leïla Assal qui ajoute à la liste des travaux « les égouts, les trottoirs, l’irrigation ». Une nécessité de planification urbaine mise en évidence par les professionnels dans le but de faire durer le succès de ces deux dernières années.

Échappée beyrouthine

Si le tourisme bat son plein, le secteur foncier à Batroun même a lui aussi accéléré la cadence au gré des crises successives que le pays a connues ces deux dernières années. Une valeur refuge qui n’aura nulle part ailleurs aussi bien porté son nom, alors que nombre de Beyrouthins, entre autres particuliers et commerçants, y ont cherché un nouveau pied-à-terre pour échapper à la fois aux divers confinements dus à la pandémie de Covid-19 et s’éloigner d’une capitale dévastée par la tragédie du 4 août.

« C’est principalement la région touristique de Batroun, du vieux souk en bord de mer, qui a été affectée », confie Walid Moussa, président du syndicat des agents immobiliers au Liban (REAL), expliquant que « la demande y est tellement forte que les prix sont ceux d’avant octobre 2019 et les paiements s’effectuent en dollars frais (en espèces ou transférés de l’étranger) ». Un boom du secteur de l’immobilier qui contraste avec « une chute de 60 à 70 % des valeurs foncières dans le reste du pays », compare le syndicaliste.

Le constat est également relevé par Guillaume Boudisseau, consultant pour la société de conseil en immobilier Ramco, pour qui « l’engouement touristique et ludique pour Batroun a par ricochet stimulé les valeurs immobilières » à l’intérieur de la ville mais aussi dans ses alentours. « Sur les 70 terrains d’un lotissement à Kfaraabida (jouxtant Batroun), dont nous avions lancé la commercialisation fin 2019, 52 ont été vendus en un an et demi et leur valeur a presque triplé sur cette période », annonce-t-il. Une région autour de Batroun ainsi convoitée étant donné que « presque plus rien n’est disponible sur le front de mer », précise-t-il.

Dans ce tableau assez idyllique du secteur foncier du caza de Batroun, la même ombre que pour le tourisme demeure toutefois. « Personne ne peut dire aujourd’hui ce qu’il en adviendra une fois la saison estivale terminée », prévient Walid Moussa. « Il est certain que la ruée vers Batroun de ces deux dernières années, notamment de Libanais venant de la capitale, a haussé le niveau et les besoins de la ville en termes d’infrastructures, de commerces, de standing, etc. Cependant, une fois l’été terminé, tout se jouera sur l’adaptation des acquis de la ville pour l’hiver. »

Une problématique particulièrement relevée par les commerçants batrouniens qui ont récemment vu s’établir dans la ville nombre de grandes chaînes commerciales, cherchant à compenser à Batroun les carences de la capitale durant la haute saison et créant dès lors de la compétition sur le marché local. « Mais si ces chaînes quittent la ville après l’été, cela aura des conséquences négatives sur les marchands locaux qui devront alors doublement se battre pour survivre lors de la basse saison », prévient Jamil Haddad. En attendant, dans un pays essoufflé par les crises, « Batroun est, pour le moment, le poumon du Liban, conclut Michelle Daou, même si chaque jour est un combat ».



Élue « capitale de la voile » en mai dernier, Batroun est la destination touristique la plus en vogue en cette nouvelle saison estivale ponctuée par les crises structurelles multiples d’un Liban en plein naufrage depuis deux ans. Une oasis de farniente au milieu d’un désert économique suffocant auquel les Libanais qui le peuvent encore tentent d’échapper à tout prix. Un...

commentaires (9)

tant mieux pour ceux, a batroun aurait beneficie de qqs revenus . Mais malheureuses la poursuite de cette equation qui avait trouve alibi a'l'appropriation ILLEGALE des espaces publiques -plages et autres- proprietes des citoyens libanais pour cette meme rationelle: faire des sous, employer qqs pauvres hères payes au minimum, sous le label d'aider l'economie. eh bien continuez a l'aider cette economie, nous en avons bien profite a la fin n'est ce pas !

Gaby SIOUFI

09 h 48, le 11 août 2021

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Commentaires (9)

  • tant mieux pour ceux, a batroun aurait beneficie de qqs revenus . Mais malheureuses la poursuite de cette equation qui avait trouve alibi a'l'appropriation ILLEGALE des espaces publiques -plages et autres- proprietes des citoyens libanais pour cette meme rationelle: faire des sous, employer qqs pauvres hères payes au minimum, sous le label d'aider l'economie. eh bien continuez a l'aider cette economie, nous en avons bien profite a la fin n'est ce pas !

    Gaby SIOUFI

    09 h 48, le 11 août 2021

  • À propos du développement côtier touristique-immobilier au Batroun ; la rumeur est que le monde des affaires le font sous un faux nez « le tourisme », Ils spéculent sur la vente de la concession d'exploitation du gaz off-shore, aux majors de l’énergie, pour en faire plus tard une sacrée plus-value. Cela reste une rumeur.

    DAMMOUS Hanna

    10 h 40, le 10 août 2021

  • Tant que l’ombre du bacille plane sur la ville je n’y mettrais pas les pieds… A moins qu’elle soit totalement javellisée..!

    LeRougeEtLeNoir

    23 h 44, le 09 août 2021

  • Batroun n'est supérieure en aucun cas à Tripoli, Saida ou Sour. Il se trouve que la mafia de Bassil y a ses quartiers généraux et ses rackets en tous genres, point barre.

    Je partage mon avis

    22 h 07, le 09 août 2021

  • A Batroun il y a limonade excellente "Chez Hilmi" ... J'espere d'y retourner encore une fois dans la vie ...

    Stes David

    18 h 29, le 09 août 2021

  • Rien n’égale l’ego démesuré de certains Libanais ! Comparez Batroun à un village de Sicile ou de Sardaigne !!! Mais avez vous pris conscience de la décrépitude du pays tout entier ? Des ordures qui s’amoncellent ?de la pollution des plages ? Comment imaginer aller se baigner en mer alors que toutes les eaux usées du Liban s’y déversent sans traitement ?il faudrait penser à reconstruire le Liban avant de se regarder le nombril …. Et rouler dans les voitures de luxe en soi-disant « pénurie d’essence » ….c à vomir !!!

    Antoine ABI Aad

    17 h 33, le 09 août 2021

  • J'ai grandi dans cette ville dans notre maison familiale du centre. Je ne suis pas certain de tout reconnaitre en y revenant ! Une petite pause dans cette frénésie serait salutaire.

    Bassam Youssef

    17 h 31, le 09 août 2021

  • Tant mieux pour les habitants de Batroun s'ils peuvent exploiter leur potentiel. Par contre on espère que les habitués de ce luxe, qui dépensent leurs dollars sans compter, peuvent encore se regarder dans une glace sans vomir...

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 23, le 09 août 2021

  • J'AI PAS VU LE NOM DE GEORGES BARBARI ? IL EST À LA BASE DU LANCEMENT DE BATROU.

    Gebran Eid

    04 h 31, le 09 août 2021

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