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Nos Lecteurs ont la Parole

Beyrouth, ma capitale éventrée, saigne...

Le 4 août à 18h7, je suis encore au bureau. Juste quelques minutes avant l’explosion, je rejoins mes collègues dans la salle d’à côté. J’aurais pu avoir la nuque coupée. Les vitres brisées s’abattent sur ma chaise !

Ce sentiment horrible, je le connais déjà. Je suis déjà passée par là ! Le bruit assourdissant de la double explosion me rappelle l’impact des explosifs placés sous le siège de ma voiture en 2005 ! Oui… Le bruit est aussi fort !

La première idée qui me vient à l’esprit : une voiture piégée visant un homme politique sous l’immeuble ! Il m’a fallu du temps pour comprendre! Une violente explosion secoue le port! La 3e pire explosion après la bombe atomique à l’uranium enrichi lâchée sur la ville d’Hiroshima le 6 août 1945 ! Une grande partie de ma ville est ravagée…

Gemmayzé, le quartier de mon enfance, ne ressemble plus à rien. Les rues que j’arpentais quand j’avais encore mes deux jambes sont en cendres. Mar Mikhaël, l’église et son cimetière où mon père et mon frère sont enterrés, sont dévastés. La rage m’envahit !

En 2005, les tueurs ont volé mon avenir, en 2021 ils ont essayé de voler mon passé !

Sur place dès le lendemain, je reste sans mots. Mais en même temps, une colère sourde monte en moi. La nécessité d’agir, de ne pas quitter le terrain, de réparer l’outrage fait à notre ville s’impose comme une évidence. L’initiative Ground Zero est lancée. Les Forces libanaises mettent la main à la pâte. Il fallait repartir de zéro très vite, même si nous savions tous, comme pour toutes les ONG et associations qui travaillent sans relâche depuis le début de la crise, que le défi serait immense.

Tant de personnes blessées, de familles endeuillées, de maisons détruites parfois complètement ; tous avaient besoin de notre aide matérielle, certes, mais surtout d’une présence humaine. Si nous avons pu soulager quelques souffrances, distribuer des médicaments et des boîtes alimentaires et des plats du jour, restaurer plus de six cents appartements et petits commerces, réhabiliter la deuxième section de gestion et de management de l’Université libanaise à Achrafieh, je sais que ce n’est pas suffisant : ni en nombre, puisque beaucoup d’habitations sont encore à remettre sur pied, ni au niveau psychologique, tant que justice ne sera pas rendue.

Mais moi aussi je souffre. Je n’en peux plus de tout ce qui me rappelle la souffrance. Même durant les années les plus terribles de la guerre, les silos étaient là.

Au port de Beyrouth, l’un des plus importants ports de la région, les silos ont toujours existé, pointant vers le haut, caressant le ciel. Fermement ancrés au milieu des hangars, ils ont résisté aux fusées et aux projectiles qui sillonnaient le ciel quand la tension montait entre les belligérants sur les lignes de démarcation du centre-ville ! Dans mes souvenirs d’enfance, ils ont toujours symbolisé la résistance ; je ne pouvais pas les voir amoindris et à moitié démolis ! Je veux chasser de ma mémoire cette scène traumatisante. Les silos m’ont trahie ! Pour la première fois, ils plient sous le poids du drame qui les écrase et ne reflètent plus l’image d’inébranlabilité qui m’a toujours inspiré confiance.

Je veux qu’ils disparaissent vite, très vite, pour céder la place à un design innovant encore plus impressionnant. Nous, peuple maudit, en avons marre des souvenirs synonymes de mort et d’anéantissement qui donnent l’alerte à la mémoire collective ! Cette thérapie ne nous convient plus !

Aujourd’hui, un an après l’explosion, même les chanceux sortis indemnes restent hantés par cette scène apocalyptique. Les centaines de tués, les milliers de blessés et les centaines de milliers de personnes qui ont perdu maison et entreprise ne sont pas que des chiffres. Nos dirigeants se trompent ; il s’agit de nos amis, de nos familles et de notre communauté. Est-il normal que jusqu’à présent aucun haut responsable politique ou sécuritaire ne soit tenu responsable du drame ? Comment veulent-ils nous faire croire qu’aucun d’eux, en signant autorisations et formalités, n’avait réalisé le danger que peut représenter le stockage du nitrate d’ammonium au port de Beyrouth, à quelques mètres des quartiers peuplés !

L’enquête nationale truffée de violations de la procédure régulière et d’allégations d’ingérence politique subit retard après retard. Si nous voulons avoir nos réponses, nous ne pouvons pas compter uniquement sur l’espoir de voir les poursuites nationales aboutir. Tous les efforts déployés pour enquêter butent sur un système alambiqué d’impunité érigé par l’élite politique libanaise ; quelqu’un devrait briser ce schéma ! La classe dirigeante bénéficiant de l’immunité parlementaire ou politique ne peut plus être un obstacle à la justice.

Pour ne pas laisser cette blessure ouverte, nous à Ground Zero avons présenté au coordinateur de l’ONU au Liban Jan Kubis une pétition signée par 10 mille personnes ayant subi des dommages du fait de l’explosion meurtrière, en personne et non en ligne, réclamant une commission d’enquête internationale pour la vérification des faits. L’impunité ne doit plus prévaloir. La rage des parents des victimes commence à briser des « lignes rouges ». L’important est de ne pas lâcher prise.

Ancienne ministre

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Le 4 août à 18h7, je suis encore au bureau. Juste quelques minutes avant l’explosion, je rejoins mes collègues dans la salle d’à côté. J’aurais pu avoir la nuque coupée. Les vitres brisées s’abattent sur ma chaise ! Ce sentiment horrible, je le connais déjà. Je suis déjà passée par là ! Le bruit assourdissant de la double explosion me rappelle l’impact des explosifs...

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