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Société - Explosions du 4 août

"C'est comme demander justice à un gang" : des proches de victimes manifestent devant le port de Beyrouth

Les personnes mobilisées appellent l'État à respecter les droits des invalides. 

Deux femmes tenant un portrait d'un proche décédé dans la double explosion du 4 août 2020, pendant le sit-in devant le port de Beyrouth, le 4 juillet 2021. Photo Matthieu Karam

C'est pour demander une fois de plus justice pour leurs proches décédés dans la double explosion du 4 août 2020 et pour leur rendre hommage, qu'une soixantaine de personnes se sont rassemblées dimanche à 17h devant le port de Beyrouth, où avaient explosé plusieurs milliers de tonnes de nitrate d'ammonium qui ont ravagé des quartiers entiers de la capitale libanaise. Un rassemblement qui intervient, donc, onze mois jour pour jour après le drame, et deux jours après l'annonce, par le juge Tarek Bitar en charge de l'affaire, de son intention d'interroger le Premier ministre démissionnaire Hassane Diab, qui a été inculpé, tout en préparant le terrain en vue des inculpations de quatre anciens ministres et de responsables sécuritaires.

Devant la porte n°3 du port, des familles des victimes et des personnes blessées dans la déflagration se sont rassemblées dans une ambiance pesante, sur fond de chants patriotiques, avant que le silence et le recueillement ne reprennent le dessus. Certains tenaient des portraits de membres de leur famille décédés en ce fatidique 4 août, tandis que d'autres brandissaient des pancartes appelant à ne pas "noyer ni politiser" les résultats de l'enquête. Des représentants de l'Union libanaise des personnes en situation de handicap physique, certains en chaise roulante, étaient également présents afin de réclamer un meilleur encadrement des victimes s'étant retrouvées invalides suite à l'explosion. En plus des plus de 200 morts, l'explosion avait fait des milliers de blessés. 

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Tarek Bitar frappe un grand coup

Le "dernier recours" des familles est la justice, lance Ibrahim Kaadan, présent au sit-in. "Sans justice, il ne peut pas y avoir de pays", déclare cet homme dont le fils Ahmad, un chauffeur de taxi de trente ans, a péri alors qu'il était de passage dans le quartier de Gemmayzé. Mais aujourd'hui, M. Kaadan déplore le fait que dans ce pays, il a l'impression de "demander des comptes à un gang plutôt qu'à un État". Il affirme toutefois avoir espoir dans le juge d'instruction près la cour de justice, Tarek Bitar, estimant qu'il a l'air "déterminé".

Jihad Ismaïl, la cinquantaine, est invalide, mais pas des suites de la double explosion, explique-t-il à notre journaliste sur place Matthieu Karam. "Je suis venu soutenir les proches de personnes qui ont été tuées et ceux qui ont été blessés par cette explosion. Ces invalides seront probablement des laissés-pour-compte à cause de l’absence et de la négligence de l’État. Ils ont droit à des soins après cette explosion. L’État doit leur assurer leurs droits", affirme-t-il. 

"Un gang plutôt qu'un État"
Pour Stéphanie, une jeune femme d'une vingtaine d'années qui a perdu son amie, la galeriste et designer Gaïa Fodoulian le 4 août, la mobilisation dans la rue est "la seule façon de faire aboutir la révolution" face à la classe politique actuelle, accusée entre autres de s'ingérer dans la justice. 

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S'exprimant au nom des participants, le porte-parole des familles des victimes, Ibrahim Hoteit, s'en est pris avec virulence au ministre sortant de l'Intérieur, qui a hésité face à la demande du juge Bitar, émise vendredi, de poursuivre le directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim. "Il n’y aura plus d’immunité et notre sang ne sera plus versé en vain", a-t-il déclaré. De son côté, l'activiste pour les droits des personnes à mobilité réduite Sylvana Lakkis a affirmé que "les élections approchent et toute la caste au pouvoir devra dégager, voire être jetée en prison". "Bande d'inconscients, vous nous avez humiliés", a-t-elle lancé à l'intention des dirigeants.

Sit-in devant le Parlement
Après 18h07, heure à laquelle avait explosé le hangar n°12 du port, les manifestants se sont rendus vers l'entrée du Parlement, dans le centre-ville, où étaient déployées des unités militaires. "Gare à celui qui osera ouvrir le feu sur les familles des martyrs lorsqu’elles prendront d’assaut le Parlement”, a mis en garde Ibrahim Hoteit à l'arrivée du cortège devant les barbelés empêchant l'entrée au siège de la Chambre, tandis que d'autres manifestants appelaient à "dresser des potences" pour mettre à mort les dirigeants.

Des manifestants et proches de victimes du 4 août devant une des entrées du Parlement, dans le centre-ville de Beyrouth, le 4 juillet 2021. Photo Matthieu Karam

La mobilisation des familles de victimes, observée chaque 4 août devant le port de Beyrouth, a lieu alors que le juge Tarek Bitar, en charge de l'enquête sur le drame, a adressé vendredi une requête au Parlement pour lever l'immunité des députés Nouhad Machnouk, Ghazi Zeaïter et Ali Hassan Khalil (ces deux derniers étant proches du président de la Chambre Nabih Berry), en vue de les inculper et d'intenter des poursuites pour "éventuelle intention d'homicide" mais aussi pour "négligence et manquements". Le magistrat, qui avait repris l'instruction en février après la récusation de son prédécesseur Fadi Sawan, souhaite également entendre le Premier ministre sortant Hassane Diab, déjà inculpé par l’ancien enquêteur en chef. Cette inculpation et celle de trois anciens ministres avait provoqué une levée de boucliers au sein de la classe politique et poussé M. Sawan à se récuser. Tarek Bitar a aussi lancé des poursuites contre d'actuels et d'anciens hauts responsables politiques et sécuritaires, parmi lesquels l'ex-commandant en chef de l'armée Jean Kahwagi, un ex-chef des renseignements de l'armée, Camille Daher, plusieurs officiers, le chef de la Sécurité de l’État Tony Saliba et Abbas Ibrahim. "Tous ceux qui étaient au courant de la présence du nitrate d'ammonium et qui auraient dû s'assurer de son évacuation ont fait l'objet de poursuites", avait affirmé à L'Orient-Le Jour une source judiciaire proche du dossier.

Alors que cette avancée dans l'enquête fait craindre des ingérences et des entraves politiques, les familles des pompiers tués dans l'explosion avaient mis en garde samedi contre "toute réticence" de la part des dirigeants, qui pourrait être considérée comme "une entrave à l'enquête et à la justice".

Hormis ces inculpations, l'enquête sur les causes de la double explosion n'a jusqu'à présent donné aucun résultat, au grand dam des familles des victimes. 


C'est pour demander une fois de plus justice pour leurs proches décédés dans la double explosion du 4 août 2020 et pour leur rendre hommage, qu'une soixantaine de personnes se sont rassemblées dimanche à 17h devant le port de Beyrouth, où avaient explosé plusieurs milliers de tonnes de nitrate d'ammonium qui ont ravagé des quartiers entiers de la capitale libanaise. Un rassemblement qui...

commentaires (1)

Merci Matthieu Karam. Rarement je me suis retrouvé pantois, devant une photo et un article décrivant parfaitement la situation dans laquelle les Libanais se retrouvent aujourd’hui. J’ai de la peine d’aligner l’expression de ma fureur, comment exprimer ma tristesse le cœur séré opprimant la colère qui veut jaillir de mes entrailles. Je ne veux pas être rabat-joie, mais je ne crois pas du tout que le juge Tarik Bitar, malgré son apparent désir d’aller au bout du bout des choses, il n’arrivera pas à un résultat probant pour, déboucher sur l’inculpation et à l’arrestation d’ex-ministre s, ou même de responsable s mis en cause. J’ai bien peur que tout cela finira en queue de poisson, et que tout reprendra son cours tel quel, comme si de rien n’était. S’il y avait eu un seul e, parent e, ami e voisin e, d’une personnalité haut placée nous aurions vu débouler les dirigeants se bousculer pour montrer leurs larmes de crocodile. Du premier au dernier, nos dirigeants se sont claquemurés avec leurs indifférences envers la souffrance du peuple, qui gémit silencieusement par décence et par Fierté. C’est à croire que le peuple est devenu masochiste, en redemande encore et encore que ses maîtres le traitent en esclave qu’il est devenu. Stoïques et imperturbables, nos dirigeants observent notre déchéance et s’enorgueillissent d’en être la cause. Révolté, abasourdi, je ne peux que donner mon mépris à ces dirigeants qui méritent la vengeance de Dieu en leur offrant la réciprocité de leurs actes

Le Point du Jour.

21 h 04, le 04 juillet 2021

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Commentaires (1)

  • Merci Matthieu Karam. Rarement je me suis retrouvé pantois, devant une photo et un article décrivant parfaitement la situation dans laquelle les Libanais se retrouvent aujourd’hui. J’ai de la peine d’aligner l’expression de ma fureur, comment exprimer ma tristesse le cœur séré opprimant la colère qui veut jaillir de mes entrailles. Je ne veux pas être rabat-joie, mais je ne crois pas du tout que le juge Tarik Bitar, malgré son apparent désir d’aller au bout du bout des choses, il n’arrivera pas à un résultat probant pour, déboucher sur l’inculpation et à l’arrestation d’ex-ministre s, ou même de responsable s mis en cause. J’ai bien peur que tout cela finira en queue de poisson, et que tout reprendra son cours tel quel, comme si de rien n’était. S’il y avait eu un seul e, parent e, ami e voisin e, d’une personnalité haut placée nous aurions vu débouler les dirigeants se bousculer pour montrer leurs larmes de crocodile. Du premier au dernier, nos dirigeants se sont claquemurés avec leurs indifférences envers la souffrance du peuple, qui gémit silencieusement par décence et par Fierté. C’est à croire que le peuple est devenu masochiste, en redemande encore et encore que ses maîtres le traitent en esclave qu’il est devenu. Stoïques et imperturbables, nos dirigeants observent notre déchéance et s’enorgueillissent d’en être la cause. Révolté, abasourdi, je ne peux que donner mon mépris à ces dirigeants qui méritent la vengeance de Dieu en leur offrant la réciprocité de leurs actes

    Le Point du Jour.

    21 h 04, le 04 juillet 2021

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