Le point de vue de... Le point de vue de Hareth Suleiman

Le fédéralisme : débat autour de ses fondements épistémologiques

Le fédéralisme : débat autour de ses fondements épistémologiques

D.R.

Le regain d’intérêt autour de la question du fédéralisme dans certains milieux libanais traduit clairement le désespoir et la désillusion profonde qui s’emparent du Liban. Cet intérêt s’accompagne généralement d’une tendance de plus en plus prononcée à se défaire de la formule politique libanaise sur laquelle le pays a été érigé lors de la déclaration du Grand Liban par le général Gouraud en 1925. Cette appétence renouvelée pour le fédéralisme puise sa source dans l’influence grandissante du Hezbollah et sa mainmise sur les rouages de la décision politique au Liban, notamment en ce qui concerne les décisions relatives à la guerre et la paix ainsi que la plupart des questions relatives à la stratégie de défense nationale et aux relations diplomatiques avec l’étranger. Le Hezbollah contrôle également les revenus de l’État, qu’il s’agisse des impôts, des taxes ou des droits de douanes, ainsi que les opérations d’importation et d’exportation au Liban. Sans compter son implication dans la facilitation du crime organisé et de la contrebande d’armes, de drogues et de produits subventionnés par la Banque centrale.

Ceux qui défendent aujourd’hui le fédéralisme y voient une issue à l’impasse dans laquelle se trouve le Liban. Le fédéralisme viendrait ainsi rectifier une erreur historique commise par les chrétiens, celle d’avoir adopté le Grand Liban, au lieu de se contenter du Petit Liban qui s’était formé autour de la moutasarrifiya et le double caïmacanat au milieu du XIXe siècle.

Le fédéralisme est une orientation politique qui existait avant la naissance du Hezbollah et les accords de Taëf. Il existait d’ailleurs bien avant ce que l’on appelle aujourd’hui « le chiisme politique ». En effet, ses grandes lignes avaient été établies par le Front libanais lors du séminaire de Saydet el-Bir en 1976.

D’un point de vue épistémologique, les défenseurs du fédéralisme tablent sur la diversité du Liban, sachant qu’ils restreignent cette diversité à la religion. Ils envisagent ainsi quatre identités libanaises, basées sur la confession chez les chrétiens et sur la doctrine chez les musulmans, et distinguent donc les chrétiens, les sunnites, les chiites et les druzes. Présentée ainsi, cette diversité est à la fois arbitraire et incomplète. Incomplète parce qu’elle met en exergue la diversité entre les confessions mais passe outre celle qui existe à l’intérieur d’une même confession, faisant fi de la liberté de l’individu au profit de l’unité de la communauté. Cette diversité prône la liberté d’être différent mais impose des pratiques totalitaires au sein d’une même confession. Arbitraire parce qu’elle suppose que les membres d’une même confession sont unanimes par défaut et que leurs options sont forcément opposées à celles d’autres confessions. C’est ainsi qu’au nom d’une prétendue diversité, le fédéralisme ségrègue des communautés en y interdisant la diversité et le pluralisme.

Cette diversité-là permet à la communauté d’empiéter sur les droits humains de l’individu mais également sur les droits de l’État souverain. Ainsi, la communauté est réduite à son parti confessionnel, et le parti lui-même réduit à un leader qui gouverne et fait gouverner ses descendants.

D’aucuns pourraient constater que le système actuel de partage confessionnel du pouvoir porte déjà dans ses pratiques les conséquences de cette diversité arbitraire et incomplète ! Si ce constat est pertinent, il n’en demeure pas moins que l’adoption du fédéralisme donnerait un cadre légal à ce partage confessionnel et le consacrerait de manière pérenne.

Au Liban, le passé et le présent regorgent de partis confessionnels qui excellent dans l’art de rejeter l’opinion de l’autre lorsqu’elle est différente de celle du chef du parti. Souvent, ces partis accusent de traîtrise et isolent les voix divergentes qui refusent d’être des moutons de panurge, allant jusqu’à l’oppression, la violation des droits humains fondamentaux, l’exil ou même les assassinats.

Les défenseurs du fédéralisme au Liban postulent également que l’identité est inhérente à l’individu et à la communauté, qu’elle s’inscrit dans les gènes et demeure inchangée à travers les âges. Cependant, l’histoire et les faits démentent cette théorie. Il n’existe pas d’identité immuable et constante. Toute identité est un projet en cours et le fruit d’un cumul d’éléments. Elle ne peut évoluer qu’à travers l’espace public, la relation des sociétés avec leurs dirigeants, la légitimité du pouvoir et la bonne gouvernance.

S’il est donc vrai que la religion constitue un élément important de l’identité d’un individu et de son ressenti, il n’en demeure pas moins que l’être humain n’est pas un être exclusivement religieux et son identité ne saurait être unidimensionnelle. Restreindre l’identité à l’appartenance religieuse reviendrait à la tronquer de plusieurs dimensions. Chaque Libanais porte en lui des identités plurielles qui coexistent, à commencer par la famille nucléaire, en passant par le village d’origine et la famille élargie, pour arriver à la confession et la religion. Viennent ensuite son appartenance à l’État, puis à l’arabité et à la langue maternelle. Ce sont là des éléments liés à ses choix, à son mode de vie, à ses affiliations culturelles et artistiques et à son affinité avec de grandes causes humanitaires. La religion ne saurait donc résumer une personne. Son identité découle aussi de son éducation, de son mode de consommation, de son statut social et économique. Ainsi, le système politique, les mécanismes démocratiques, le mode de scrutin, le système judiciaire, la qualité des services publics, la stabilité et la prospérité des sociétés sont tributaires de politiques publiques qui prennent en compte les dimensions multiples de l’identité.

Les conflits sont inhérents à l’humanité et à son histoire, mais les peuples et leurs élites, en fonction de leur degré de développement et de civilisation, ont abandonné depuis des décennies les conflits identitaires qui détruisent tout et n’appellent aucune solution, se transmettant ainsi de génération en génération. Le conflit identitaire ne mène nulle part puisque même ses victoires ont toujours un arrière-goût d’échec.

Traduit de l’arabe par Work With Words


Le regain d’intérêt autour de la question du fédéralisme dans certains milieux libanais traduit clairement le désespoir et la désillusion profonde qui s’emparent du Liban. Cet intérêt s’accompagne généralement d’une tendance de plus en plus prononcée à se défaire de la formule politique libanaise sur laquelle le pays a été érigé lors de la déclaration du Grand Liban par...

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