Le point de vue de...

La neutralité comme destin du Liban ?

La neutralité comme destin du Liban ?

© Pierre-Noel Photography

Parfois, l’histoire d’un pays s’incarne dans une image. Pour le Liban, cette image est celle d’une tente dressée le 25 mars 1959 à la frontière syro-libanaise, en pleine apogée de la République arabe unie. Ni au Liban, ni en Syrie. C’est là que le président Fouad Chéhab choisit de rencontrer Gamal Abdel Nasser. Ce lieu, soigneusement choisi, était un message politique à part entière : le Liban ne serait ni absorbé par les axes régionaux, ni transformé en terrain d’affrontement. À travers ce geste hautement symbolique, Chéhab donnait corps à une vision claire : celle d’un Liban souverain, indépendant et neutre.

Contrairement à ce que certains prétendent aujourd’hui, la neutralité du Liban n’est ni une idée nouvelle ni un slogan conjoncturel. Elle plonge ses racines dans l’histoire même de la formation de l’État libanais. Dès le 10 juillet 1920, soit cinquante-trois jours avant la proclamation du Grand Liban, une majorité des membres du Conseil administratif de la Mutasarrifiyya réclamait déjà, dans un mémorandum officiel, l’indépendance du Liban assortie de sa neutralité politique. Le texte était clair : le Liban ne devait ni attaquer ni être attaqué, et devait se tenir à l’écart de tout conflit militaire.

L’orientation de la neutralité du Liban à l’égard des conflits régionaux traverse l’ensemble de son histoire politique. Affirmée avec vigueur ou évoquée plus discrètement, elle a figuré dans les déclarations ministérielles des gouvernements depuis 1943. Toutefois, cette orientation officielle a été progressivement mise à mal par une série d’événements majeurs, parmi lesquels figurent l’Accord du Caire de 1969 – heureusement annulé par le Parlement libanais en 1987 –, les guerres multinationales qui ont ravagé le territoire libanais entre 1975 et 1990, les violations répétées de l’Accord d’armistice de 1949, l’adoption de stratégies militaires en dehors du cadre du Pacte arabe de défense commune, et la présence militaire syrienne au Liban de 1990 à 2005.

Dans ce contexte, la consécration de la trilogie « armée, peuple et résistance » dans le discours politique libanais à partir de 2006, puis dans les déclarations ministérielles dès 2008, a nourri des revendications à caractère inconstitutionnel tendant à l’ériger en coutume, alors même que le Liban, État de droit fondé sur la primauté du droit écrit, ne saurait reconnaître des coutumes contraires à sa Constitution.

Le retour à la logique de la neutralité et l’arrêt des guerres menées sur le sol libanais pour le compte d’autrui ont refait surface à la suite de la « Déclaration de Baabda » du 11 juin 2012, à laquelle l’ensemble des parties s’est engagé. Cette déclaration a été enregistrée auprès de la Ligue des États arabes et de l’Organisation des Nations Unies (UN Document A/66/849). Cette orientation a également été reprise dans les appels lancés par le patriarche maronite, le cardinal Béchara Raï, notamment le 5 juillet 2020. Le retour à cette logique s’inscrit en cohérence avec le Pacte national de 1943, la Constitution libanaise, le Document d’entente nationale issu de l’Accord de Taëf de 1989, notamment à travers deux principes essentiels : le désarmement de tous les groupes armés au profit de l’armée libanaise et l’affirmation claire de l’identité arabe du Liban.

Aujourd’hui plus que jamais, le Liban est confronté à un choix existentiel : passer de la logique des « mini-États » à celle d’un véritable État souverain. Il est urgent de renouer avec les mises en garde de Ghassan Tuéni, qui, durant les années de guerre, lançait à la tribune des Nations Unies son cri resté célèbre : « Laissez mon peuple vivre », faute de quoi notre État serait qualifié d’État de papier. Telle est l’ambition que nous portons : l’affirmation du rôle arabe du Liban et la revitalisation de la civilisation arabe, exclusivement arabe, comme cadre d’identité et d’appartenance. Dans cette perspective, ce que l’on appelle la « stratégie de défense nationale » ne saurait être l’objet d’intrigues politiques ni de polémiques publiques stériles  ; par sa nature même et son lien direct avec la sécurité nationale, elle doit être élaborée et débattue dans la discrétion requise, au sein des seules instances officielles et constitutionnelles de l’État.

Parfois, l’histoire d’un pays s’incarne dans une image. Pour le Liban, cette image est celle d’une tente dressée le 25 mars 1959 à la frontière syro-libanaise, en pleine apogée de la République arabe unie. Ni au Liban, ni en Syrie. C’est là que le président Fouad Chéhab choisit de rencontrer Gamal Abdel Nasser. Ce lieu, soigneusement choisi, était un message politique à part entière : le Liban ne serait ni absorbé par les axes régionaux, ni transformé en terrain d’affrontement. À travers ce geste hautement symbolique, Chéhab donnait corps à une vision claire : celle d’un Liban souverain, indépendant et neutre.Contrairement à ce que certains prétendent aujourd’hui, la neutralité du Liban n’est ni une idée nouvelle ni un slogan conjoncturel. Elle plonge ses racines dans l’histoire même de la...
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