Critiques littéraires Roman

L’amour sur fond de diplomatie et d’intégrisme

L’amour sur fond de diplomatie et d’intégrisme

D.R.

Un si proche ennemi de Gilles Gauthier, Riveneuve, 2021, 179 p.

Il y a trois ans, Gilles Gauthier fait paraître une autobiographie intitulée Entre deux rives, 50 ans de passion pour le monde arabe (JC Lattès, 2018). Le titre résume bien un destin où l’auteur, souvent en diplomate, a sillonné le sud et l’est de la Méditerranée dans tous les sens portant à cette région, à ses hommes, à notre culture une ardeur puissante. Son nouveau livre, Un si proche ennemi, se réserve au cours des relations franco-algériennes en ce qu’elles ont d’hostile et de prévenant. Il épouse par ailleurs la figure d’un roman, plus exactement d’une narration proche de l’autofiction passionnelle inscrite dans un événement historique. Ce qui explique son intensité multiforme.

L’œuvre, avant de fusionner, prend l’aspect de deux rivières parallèles et les chapitres commencent par s’ordonner comme les cases d’un échiquier. D’une part, une description des habitudes et mœurs du ministère des Affaires étrangères bâti par le second Empire au Quai d’Orsay. D’autre part, le séjour d’un coopérant et professeur français en terre algérienne, commencé en 1984, dix ans avant l’épisode crucial. Les eaux des deux courants finissent par se mêler le 24 décembre 1994 quand un avion d’Air France est pris en otage à Alger et détourné sur Marseille et Paris.

L’époque est à la cohabitation dite « de velours » entre François Mitterrand et Édouard Balladur (1993-1995). Alain Juppé est ministre Affaires étrangères et le « flamboyant » Dominique de Villepin est son collaborateur. L’auteur imbrique des noms imaginaires parmi d’autres réels, ce qui authentifie le tableau sans tomber dans d’inutiles précisions ou prêter le flanc à des polémiques. Quant à la malhabileté d’une administration prise dans des tornades, elle a déjà été portraiturée dans des romans dont certains ont été portés à l’écran.

« Le Sud vers lequel chaque atome de mon corps aspire est là étalant ses territoires sans limite », écrit le narrateur Marc qui ne laisse rien échapper, de l’état des bâtisses à la réaction de ses 35 élèves qui indiquent comme profession du père « ancien moudjahid », « Chahid », « mort au champ d’honneur » en lui demandant s’il perçoit le sens de ces mots. Mais l’atmosphère est sereine. Nous sommes à Biskra où « entre les masses roses de la montagne et verte de l’oasis règne une douceur bienfaisante ». L’ombre lascive de L’Immoraliste de Gide l’emporte sans l’exclure sur « le bruit des fusils, le cri des suppliciés » de naguère. Et Noureddine Saïdani, âgé de plus de 18 ans, secret et solitaire, se distingue rapidement des autres adolescents et l’attire « avec la force d’un aimant » irrésistible. Le narrateur le nommera l’archange et Azrael. Après Gide, on peut évoquer Jouhandeau tant la ferveur et la sensualité amoureuses sont présentes.

L’atmosphère du lycée n’est plus à la véhémence contre la France, mais souligne un combat passé mené contre l’injustice. Elle est surtout acerbe contre le régime en place pour son incapacité, ses pratiques illégitimes, ses polices parallèles. Au-delà des murs de l’école, la vie sociale s’affirme avec ses invitations fastueuses et son hospitalité amène.

Après un agacement et une inquiétude premiers de la part de l’élève, le lien se noue et un échange de services s’établit : la culture universelle contre l’apprivoisement de la langue arabe. La dualité des partenaires finira par prendre place en leur for intérieur et on les verra, chacun de son côté, lire le Coran face à sa traduction française. Les interventions de l’un comme de l’autre peuvent se permuter, mais Noureddine reste opposé à la mécréance occidentale et fidèle à sa religion, l’islam, en laquelle il perçoit son identité : « Mais si nos parents ont fait la guerre, c’est pour se libérer de vous, pas pour devenir comme vous. »

L’adolescent finit par prendre ses habitudes. Il passe chez son professeur retrouver, dans son appartement, une oasis suave et hermétique où il s’endort sous son regard. Ils font des randonnées la main dans la main au milieu de gorges superbes et de paysages envoûtants. « Le corps humide de Noureddine renvoie la lumière de la lune. Nous nous frôlons, luttons, nous renversons. » Puis ce sont les aveux d’amour d’une éclatante transparence. Mais la relation demeure trouble, intermittente. Elle ne gagne son assurance que par l’introduction de Marc dans la famille de son amant, ce qui nous vaut une étonnante fresque des mœurs ramassant tous les sens, des plats aux arômes. Puis Noureddine est accompagné en France et introduit dans la famille de Marc et parmi les fréquentations, ce qui ne va pas sans certains accrocs.

Nous ne continuerons pas à résumer un roman auquel il faut aller pour son écriture aussi sensuelle que ce qu’elle attouche, pour ses dialogues qui brisent les idées préconçues, pour la complexité des personnes et la fluence des choses. Ainsi seulement on pourra en goûter la pudeur classique et l’intense chaleur. Nous avons, en filigrane, le devenir intégriste d’un jeune Algérien pris dans un large mouvement d’opposition à un régime oppressif, inégalitaire, incompétent et qui trouve dans le maquis une chaleur, une tendresse et un espoir ; et, sous un scalpel de Gilles Gauthier, la description d’un amour puissant fait d’intimité corporelle, d’humiliation, d’intégrité, de fidélité…


Un si proche ennemi de Gilles Gauthier, Riveneuve, 2021, 179 p.Il y a trois ans, Gilles Gauthier fait paraître une autobiographie intitulée Entre deux rives, 50 ans de passion pour le monde arabe (JC Lattès, 2018). Le titre résume bien un destin où l’auteur, souvent en diplomate, a sillonné le sud et l’est de la Méditerranée dans tous les sens portant à cette région, à ses hommes,...
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