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Sollers se raconte et observe le monde

Philippe Sollers est un des derniers grands affranchis de la littérature. Pas de contraintes pour lui. Que du bon plaisir. C’est ainsi qu’il a toujours conçu les choses depuis la publication de son premier roman, Une curieuse solitude, en 1958. Aujourd’hui paraissent deux nouveaux livres. Sollers n’est jamais là où on le croit. Il est partout.

Sollers se raconte et observe le monde

D.R.

Légende de Philippe Sollers, Gallimard, 2021, 128 p.

Agent secret de Philippe Sollers, Mercure de France, 2021, 200 p.

D’un côté, une œuvre autobiographique aux allures testamentaires ; de l’autre le commentaire sur le vif des désordres du monde contemporain. Sollers a fermement un pied dans le présent qui lui permet de questionner le monde ; de l’autre pied – et comme il le dit lui-même – il s’est enfui, il est absent au monde « contrairement aux apparences, je suis plutôt un homme sauvage, fleurs, papillons, arbres, îles. Ma vie est dans les marais, les vignes, les vagues ». Sollers l’intellectuel parisien prompt à livrer son avis dissident sur tous les faits d’actualité ou Sollers conscience livresque et éthérée, n’aspirant qu’à la retraite de la voie du Tao, qu’à la pureté de la voix d’Hölderlin ? Les deux mon général ! À Sollers tout est permis.

D’abord Légende. Nous sommes du côté du réfractaire, de l’homme qui n’aime rien tant qu’entendre ce qui bruit derrière les querelles de l’époque. Ce que Sollers pense du débat sur la procréation médicalement assistée (PMA) ou de la gestation pour autrui (GPA) ? « La notion de “père” devenue incompréhensible et même obscène. » « Plus de Père, plus de Nom, plus de Fils mais de plus en plus de Mères et de Filles ». À sauts et à gambades, Sollers réfléchit tout haut au destin de l’humanité (« dans la phase terminale de sa planète, l’être humain vit de plus en plus dans des paradoxes »), fait ressurgir Daphné son premier amour de jeunesse (« ma vicieuse gaité ! »), cherche inlassablement dans les livres – Bible, kabbale, poésie, mais aussi chez Nietzsche, Rimbaud, Hugo, Mallarmé – un remède radical dans un monde où « plus personne n’écoute ni ne lit vraiment ».

La langue d’Agent secret est plus douce que celle de Légende. Dans ce qui se présente comme un très simple tableau autobiographique, le propos ne cherche plus querelle, il épouse. Comme on entre en soi, comme une promenade au musée et puisqu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, Sollers décide de partir en visite de sa propre existence. Une vie commentée. Suivez le guide. Bordeaux, famille industrielle, mère rieuse, joyeuse et indépendante, père prénommé Octave, baryton léger, emmerdé par son industrie qui décroît. Né en 1936, les premiers souvenirs de l’enfant datent de la guerre. Comme tous les gens qui ont connu la guerre, Sollers n’oublie pas qu’en un instant tout peut basculer. « C’est depuis ce temps que j’ai appris à me méfier du genre humain. »

Rien de l’exercice complaisant qu’encourage l’autobiographie. Là où on l’attendait céder à la forfanterie qui est chez lui une sorte de péché mignon, surtout quand il se compare aux grands écrivains et intellectuels (Mauriac, Barthes, Lacan, Guyotat, entre autres), Philippe Sollers né Joyaux se fait modeste et doux. Presque effacé. Il parle de sa mère, de la rencontre avec ses deux femmes, Dominique Rollin qui avait vingt ans de plus que lui et Julia Kristeva, la brillante étudiante arrivée à Paris. Il sera auprès d’elles pour toujours. Il parle des lieux qu’il a aimés : le Paris du quartier de l’Observatoire, Venise et l’île de Ré. Et tout ce qui a suffi à son bonheur : les rencontres et le vin. « Je poursuis donc mon autoportrait puisque telle est la ligne demandée par ce livre. En traits et portraits. Musique, couleurs, vertiges. Et mouvement bien sûr, sans mouvement il n’y a rien. »

L’analyse politique a reflué, les colères et le goût du paradoxe aussi. La provocation ou le combat ne sont pas le lieu de ce livre-là. « Il faut échapper à l’enfer, martèle-t-il, c’est-à-dire au mensonge social. » La façon qu’a trouvée Sollers pour être libre et pour échapper aux contraintes aura été de vivre dans les habits d’un agent secret. L’agent secret est un menteur qui se met constamment en danger. Comme un écrivain, il peut tout observer tout en restant caché. Vie rêvée, vie aventureuse.

Enfin il s’agit d’un livre qui fait entendre à bas bruit la blessure silencieuse qui travaille toute une vie. Sollers parle de son fils David qui est un enfant à part, « un innocent que j’aime ». La confession se fait soudain pudique et bouleversante. Pages magnifiques. Sollers ne fait plus un numéro. Il ne cherche pas, il trouve.



Légende de Philippe Sollers, Gallimard, 2021, 128 p.
Agent secret de Philippe Sollers, Mercure de France, 2021, 200 p.
D’un côté, une œuvre autobiographique aux allures testamentaires ; de l’autre le commentaire sur le vif des désordres du monde contemporain. Sollers a fermement un pied dans le présent qui lui permet de questionner le monde ; de l’autre pied – et comme...

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