Critiques littéraires

Six poètes en chrétienté

Un petit recueil essentiel. Pour approcher les mystères de la chrétienté à travers le poème. Pour un apprivoisement de la poésie par les chemins de la trinité. Et découvrir six manières de conjuguer foi et langage. 

Six poètes en chrétienté

Marie Noël D.R.

Le Sommet de la route et l’ombre de la croix. Six poètes chrétiens du XXe siècle, présentation et choix de Jean-Pierre Lemaire, Gallimard, 2021, 128 p.

C’est un livre dont les poèmes mettent en résonance, à la façon propre à chaque poète présenté, lumières et ténèbres. Chaque univers poétique est une découpe originale dans la solitude, la souffrance et la joie. Une immersion dans le maelstrom de l’intériorité, magma en quête de miséricorde. En quête d’écoute. Autant de manières d’explorer l’être à soi et l’être au monde, aux prises avec la perte et la finitude.

« La charité, dit Dieu, ça ne m’étonne pas. (...). Mais l’espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne./ Moi-même./ Ça c’est étonnant (...). » Péguy

« On a parfois comparé les saints à des vitraux dont chacun laissait passer la lumière divine en lui conférant une couleur particulière. On pourrait en dire autant de nos poètes : chacun d’eux se caractérise par une attitude spirituelle, une manière de se conformer au Christ qui pourra modeler jusqu’aux rythmes et aux inflexions de sa voix », écrit Jean-Pierre Lemaire dans sa présentation compacte et riche, de l’ouvrage Le Sommet de la route et l’ombre de la croix.

Sa proposition, au-delà d’un premier abord presque consensuel, est difficile. Entre autres parce que lue et reçue aujourd’hui, dans les contextualités contemporaines, cette poésie placée sous le signe de la chrétienté éclaire et questionne par son éthique et sa spiritualité notre réalité.

Chacun parmi ces six poètes a certes plus ou moins innové sur le plan formel : Péguy avec le vers libre, Claudel le verset, Marie Noël la chanson, Jammes et Grosjean le vers « assoupli ». Leurs approches de la poésie, ainsi que les motifs qui animent leurs univers diffèrent foncièrement, mais ont en partage un rapport profond à la chrétienté. L’expérience spirituelle de ces poètes a une intensité et une teneur de l’extrême qui participent au rayonnement de ce recueil.

« Le dieu ne peut être immobile, pas plus que les astres et les pensées. Le dieu ne peut rester semblable à soi qu’en apparence. La lenteur des altérations nous trompe et Dieu sans doute est pour nous plus lent que les lenteurs (...). Ainsi l’immense silence est-il troublé à son principe. Dieu n’est pas si désert, l’inhabitable n’est pas inhabité, il y a langage chez le dieu. » Grosjean

Ces poètes se saisissent des Écritures : paraboles chez Péguy, psaumes chez La Tour du Pin et Marie Noël, Évangile de Jean chez Grosjean. Ils font « écho à la Parole de Dieu reçue au creux de leur humanité, et ces échos sonnent très différemment » (Lemaire). Recherche d’harmonie, la poésie de Charles Péguy alterne « progression et piétinement » (Lemaire), dans un pèlerinage engagé porteur d’espoir et d’offrandes. Amour du vivant, amour pour l’amoureuse, amour du Christ, ce sont l’épiphanie et la passion qui relient fraternellement et dans le retentissement, le visible et l’invisible, l’idéal et son manque, chez Paul Claudel.

L’écriture de Francis Jammes est un embrassement doux et humble de la foi. Lemaire évoque la notion de ‘consentement’ : à soi, « à la création dans un esprit franciscain », aux déceptions, aux affections du mariage et de la vie de famille. Dans la fraternité avec la nature, ses guêpes, ses moutons, ses ânes, ce consentement chez Jammes n’est pas renoncement mais redécouverte du monde « tel qu’il est ».

« Être poète ; beaucoup souffrir ; être sainte » : un vœu de trinité que formule Marie Noël en sa jeunesse marquée, comme son existence entière, par un double deuil. Lemaire souligne la « fracture » de Dieu chez Marie Noël en « un ‘Père obscur’ qui a fait la mort ‘sans la goûter’ et un Fils qui lui demande de le laisser rejoindre les hommes pour connaître ‘la détresse de la terre’. » Les vers de cette poète ont une mélodie toute en rondeur et limpidité qui parle aux profondeurs de l’âme.

« Mon Dieu, source sans fond de la douceur humaine/ Je laisse en m’endormant couler mon cœur en Vous/ Comme un vase tombé dans l’eau de la fontaine/ Et que Vous remplissez de Vous-même sans nous (...). » Marie Noël

L’appétence de Patrice de La Tour du Pin pour l’imaginaire croise les routes de la foi, par les expériences de la guerre et du mariage. Celui qui va progressivement craindre que son monde et ses personnages imaginaires jadis refuges ne deviennent prisons, va quêter Dieu en une écriture où il s’exprime désormais en son nom propre. Dans le trouble et l’agitation, ses vers érigés en donjons vacillent entre persécution et calme, réclusion et regard tourné vers l’autre.

La distance prise avec autrui et avec la société, la communion avec la nature, l’attention portée aux rencontres, se cristallisent par une articulation du passage et du langage chez Jean Grosjean qui fut, comme Péguy, un grand marcheur. Le temps passe, le langage passe, « le Père en son Fils » passe, le Fils en sa finitude passe. Dans une proximité avec la Parole du Christ et « sa manière de dire » (Lemaire), se transcende la poésie chrétienne de Grosjean.

Ce livre d’une centaine de pages à peine est exigeant et important. En proie aux épreuves du désastre ou aux douleurs indicibles, les hommes et la femme qui ont tracé ces poèmes ont, dans des compréhensions personnelles des mystères de la chrétienté, trouvé dans leur foi un langage, et suivi par la poésie des voies atypiques de la spiritualité.



Le Sommet de la route et l’ombre de la croix. Six poètes chrétiens du XXe siècle, présentation et choix de Jean-Pierre Lemaire, Gallimard, 2021, 128 p.C’est un livre dont les poèmes mettent en résonance, à la façon propre à chaque poète présenté, lumières et ténèbres. Chaque univers poétique est une découpe originale dans la solitude, la souffrance et la joie. Une immersion...

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