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D’égouts et des couleurs ...

Une fois la chair dévorée, ne reste plus de la bête que les os; or ces derniers trouvent quand même preneur, et c’est bien ce qui arrive aujourd’hui à cette malheureuse république.


Après les pillards qui, depuis trois décennies, se sont succédé au pouvoir, voici venu le temps des détrousseurs de cadavres. Un État qui s’en va en pièces détachées, le chaos sécuritaire qui prend le relais du financier, tout cela c’est en effet une aubaine pour les ferrailleurs sauvages, phénomène dénoncé plus d’une fois dans les colonnes de ce journal. Pylônes électriques, câbles de cuivre, tout y passe, y compris les portes métalliques des caveaux dans les cimetières. C’est cependant le vol systématique des couvercles de bouches d’égouts qui revêt une charge symbolique particulière, qui est le plus révélateur des sales temps que nous vivons.


Partout ailleurs, ces lourdes plaques de fonte que l’on voit sur les chaussées et trottoirs ont pour objet de réserver aux ouvriers de la voirie l’accès au réseau de canalisations, comme d’épargner tout accident aux automobilistes et piétons. Or dans un pays comme le nôtre, ces dispositifs mal ajustés font relief et deviennent, au contraire, source fréquente d’accidents; faute d’entretien, les égouts vomissent, à chaque averse, leur nauséabond contenu sur la voie publique. Si bien que ces trappes métalliques ne sont plus, au Liban, que de bien dérisoires cache-misères.


C’est là qu’elles font irrésistiblement penser à ces gesticulations que multiplient les responsables dans le vain espoir de cacher aux regards leurs forfaits passés, mais aussi leur persistante incurie. Peine perdue, la fange de la corruption n’est plus désormais souterraine, elle déborde et s’étale à la vue de tous. Les rapines qui ont asséché le Trésor public sont déjà connues, chiffrées, répertoriées grâce aux journalistes d’investigation. Sans attendre un audit comptable qui n’en finit pas de se mettre en place, un simple, honnête, impartial examen des registres du ministère des Finances suffirait déjà pour débusquer une bonne partie des irrégularités et abus commis. Le Parlement n’est pas en reste, qui, après avoir longtemps traîné la patte, se targue d’avoir mis sous forme de loi l’espoir d’un redressement financier, exploit aussitôt ramené à sa dimension congrue par le Fonds monétaire international. Que dire enfin de ces véritables insultes faites aux droits des communautés qui, sous couvert de conflit de compétences constitutionnelles opposant le président de la République et le Premier ministre désigné, bloquent la formation d’un gouvernement, alors que le désastre frappe indistinctement chrétiens et musulmans ?


De notre magnifique pays, des dirigeants indignes ont fait un cloaque de détresse qui, chaque jour un peu plus, perd ses couleurs et devient invivable ; voudraient-ils démontrer que le Liban n’est pas viable en tant qu’État souverain et indépendant, qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. Dès lors, jamais le salut ne pourra venir d’un tel amalgame de chefs faillis et universellement décriés. La sympathie et la sollicitude internationales ne vont plus désormais qu’à l’armée, dernière institution encore debout, ainsi qu’à un peuple volé, affamé, humilié : un peuple qui n’a plus d’autre arme, d’autre exutoire, que d’injurier publiquement ses tortionnaires ; de les vouer à toutes les malédictions, quitte à se faire tabasser par leurs gorilles, comme cela s’est vu il y a quelques jours à Batroun.


Vertigineuse, insensée est la dégénérescence du personnel politique local. Avariée sans appel, réfractaire à tout recyclage est la marchandise. Une aussi totale déchéance, nulle plaque d’égout ne pourra jamais la masquer.

Issa GORAIEB

[email protected]


Une fois la chair dévorée, ne reste plus de la bête que les os; or ces derniers trouvent quand même preneur, et c’est bien ce qui arrive aujourd’hui à cette malheureuse république. Après les pillards qui, depuis trois décennies, se sont succédé au pouvoir, voici venu le temps des détrousseurs de cadavres. Un État qui s’en va en pièces détachées, le chaos sécuritaire qui...