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Culture - En librairie

De Pékin à Bahia, en passant par Kaboul, la vie entre Éros et Thanatos...

Young Tchang, Atiq Rahimi et Jorge Amado, trois auteurs de pays différents,parfaitement habitués au succès, sont traduits aujourd’hui en langue arabe et publiés aux éditions Dar as-Saqi.

De Pékin à Bahia, en passant par Kaboul, la vie entre Éros et Thanatos...

Trois livres qui parlent d’amour et de mort, de combats pour la vie, de construction et de destruction, de rêves de grandeur et de moments de bonheur face à une réalité imprévisible, âpre et dure. Photo DR

Jung Chang est un auteur qui vient de Chine, l’empire du Milieu et du milliard. Son roman culte Les sœurs Soong est un récit passionnant (une sorte d’Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell version chinoise) qui couvre toute l’histoire du pays du Dragon, célèbre pour sa Grande Muraille, sa Cité interdite, ses soieries, sa culture ancestrale, ainsi que pour le gant de fer de sa dynastie impériale, de sa révolution à la Mao et actuellement de son essor économique.

On retrouve à travers cette fresque historique et familiale foisonnante trois femmes puissantes, au milieu d’un XIXe siècle qui a donné naissance à la Chine moderne dont le réveil est supposé faire trembler le monde, selon la phrase prophétique attribuée à Napoléon.

En version arabe, dans une traduction signée Samia Flo Abboud, le titre est devenu al-Akhawat ath-thalath (Les trois sœurs), mais cela n’a absolument rien à voir avec Anton Tchékov. Dans ce tumultueux roman-fleuve de 335 pages, le pouvoir des femmes se manifeste à travers trois redoutables filles d’Ève : l’une aime l’argent, la deuxième son pays et la troisième, la benjamine, le pouvoir. Trois destins aux remous innombrables et en dents de scie en ce dix-neuvième siècle chinois ponctué de grands événements entre guerre, révolution, révolte, manipulation, manigance, trahison, amour et exil.

L’auteure, née au Sichuan mais aujourd’hui sujet britannique, non seulement brosse dans ces pages denses aux dialogues fins et percutants de saisissants portraits féminins, mais aussi passe au scalpel tous les détails d’une société en pleine mutation. Somptueux roman qui a toutes les allures panoramiques d’une histoire et d’un pays entre contes, légendes et incursion dans la modernité. Et pourtant, rien n’est aussi vrai que ce besoin de témoigner et de donner le ton juste entre changements, bruits et fureurs.

Entre amour interdit et talibans…

Entre rêve et cauchemar se déploie Hob fil manfa de Atiq Rahimi (253 pages - traduction Antoine Sarkis), intitulé en français dans sa version originale Les porteurs d’eau.

Atiq Rahimi, écrivain et réalisateur né à Kaboul en 1962 et détenteur de la double nationalité franco-afghane, a obtenu le prix Goncourt 2008 pour son roman Syngue sabour, Pierre de patience. Son nouvel opus navigue entre fiction et réalité. Mais il dénonce aussi les horreurs des talibans qui rasent impunément des vestiges historiques inestimables.

Deux destins basculent et changent en une journée fatidique le cours du quotidien et du parcours humain de quatre personnages. Tom, Afghan émigré en France, et Yûsuf, porteur d’eau à Kaboul et amoureux de sa belle-sœur, vivent comme à travers un mauvais rêve des événements qui les dépassent. Et comme à leur insu. « En aveugle, je me livre à mon destin », disait ce personnage racinien…

Ce jour-là, c’est-à-dire le 11 mars 2001, les talibans détruisent les deux bouddhas de Bâmiyân, tandis que Tom part à jamais pour la France et Yûsuf succombe au plaisir interdit de la chair. Sur le canevas de cette trame insolite de deux solitudes et malédictions, l’exil et les tabous sexuels, se dessinent les chemins des vies vouées au malheur et au mal-être, en confrontation avec la mémoire et le besoin de liberté.

Curieusement, la langue arabe donne ici à ce récit encore davantage d’épaisseur, de poigne, de force, comme si les mots épousent mieux une réalité et un lieu de la terre où le drame de vivre est si constant et omniprésent… Un roman d’une bouleversante beauté où, par le verbe, par-delà tous les déchirements des protagonistes et d’un Afghanistan en proie aux troubles les plus troublants, se profile une essence poétique rare d’une immense subtilité et tristesse.

Sur les champs de cacao

Du soleil de l’Asie du Sud à celui de l’Amérique latine, plus précisément le Brésil, avec Jorge Amado et son roman Cacao (175 pages - traduction Marie Tok - éditions as-Saqi).

En exergue de l’ouvrage, cette phrase de l’auteur, célèbre déjà par son roman et le film à succès de Bruno Barreto qui s’en est inspiré, Dona Flor et ses deux maris : « J’ai essayé de conter dans ce livre, avec un sens littéraire réduit mais un maximum de sincérité, la vie des ouvriers dans les champs de cacao au sud de Bahia. Puisse un roman de prolétaires se dégager de tout cela… »

Écrasés par la chaleur, grillés par les rayons d’un soleil de plomb, les ouvriers agricoles, comme de diligentes fourmis, arrachent les graines de cacao aux plantations régies par d’impitoyables propriétaires, dont ce colonel Marie-La Peste au cœur de pierre. Dans cet univers de misère, de privations et de souffrance, le doux breuvage du chocolat et les plaquettes de délices qu’on croque en toute allégresse et bonheur ont soudain un goût amer.

Un monde cruel et fruste saisi par la plume du Brésilien Jorge Amado (il avait 21 ans lorsqu’il a écrit ce texte ! ) qui ne fait pas de cadeaux aux lecteurs. Voilà une dénonciation en bonne et due forme de la fausse fraternité humaine devenue ici servitude humaine. Pour ne pas dire esclavage !

Dans ce roman, il décrit sans fard ces longues journées d’un labeur épuisant et si mal rétribué. Un univers où l’on s’échine à produire des cabosses enserrant les délicieuses fèves de cacao, entre la morsure des serpents, la soif, et l’obligation de ne jamais baisser le rythme d’un travail harassant, dur et ardu.

Un petit rayon de joie se profile dans ces pages à travers le personnage de Sergipano, un jeune homme qui tranche sur ses collègues « loués » pour cette besogne ingrate, car nanti d’un peu de culture, de savoir et, comme tous les jeunes prolétaires du monde, qui croit candidement en des jours meilleurs et un avenir radieux.

Plus de trois quarts de siècle après la publication de ce texte accusateur de la machine à dévorer les êtres humains, où en est la situation des ouvriers, des travailleurs de modeste condition sous une férule sauvage et implacable ? La lutte des classes est-elle toujours d’actualité ? Malgré des victoires ici et là, elle reste, en de nombreux points du globe, toujours aussi ouvertement vaseuse, injuste et inaboutie.

« Al-Akhawat ath-thalass » de Jung Chang (335 pages - traduction Samia Flo Abboud ), « Hob fil manfa » de Atiq Rahimi (253 pages - traduction Antoine Sarkis) et « Cacao » de Jorge Amado (175 pages - traduction Marie Tok) sont tous édités par Dar as-Saqi.


Jung Chang est un auteur qui vient de Chine, l’empire du Milieu et du milliard. Son roman culte Les sœurs Soong est un récit passionnant (une sorte d’Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell version chinoise) qui couvre toute l’histoire du pays du Dragon, célèbre pour sa Grande Muraille, sa Cité interdite, ses soieries, sa culture ancestrale, ainsi que pour le gant de fer de sa...

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