Theresa Keady : « C’est rageant de savoir qu’un gouvernement étranger a aidé les étudiants libanais alors que le nôtre nous a mis dans une situation désastreuse. » Photo Nina al-Hindy
« Je n’aurais jamais cru avoir un jour besoin d’une aide alimentaire et financière pour terminer mes fins de mois », affirme, avec une certaine colère, Theresa Keady, 17 ans, étudiante en psychologie à l’Université Toulouse 2-Jean Jaurès. « Depuis les restrictions bancaires, notre situation (celle des étudiants libanais à l’étranger, NDLR) est devenue catastrophique. Je vis dans l’angoisse de ne pas pouvoir payer mon loyer à temps. Je ne sors plus, je calcule le moindre sou et je me prive de tout. Il faut attendre que quelqu’un arrive du Liban pour me remettre l’argent que mes parents n’arrivent plus à me transférer. Au supermarché, c’est la honte et l’enfer. Je passe des heures à comparer les prix, j’achète le strict minimum pour tenir le coup jusqu’à la fin du mois. » La jeune fille a dû quitter son confortable studio pour cohabiter dans un 18 m², avec un ami libanais, étudiant dans la même université qu’elle. « Ce n’est pas évident de vivre dans une seule chambre et une petite salle de bains, admet-elle, mais au moins cela nous permet de diviser les dépenses en deux. C’est ce qui m’a évité de me retrouver à la rue. » L’étudiante en psychologie a également dû chercher de petits jobs, comme garder les enfants le soir, pour tenir le coup. Mais, avec le confinement, elle s’est vu contrainte d’arrêter ces petits boulots.
Jean Bou Habib : « C’est la hantise de ne pas pouvoir tenir le coup qui a été le plus terrible à vivre. » Photo Theresa Keady
Une angoisse qu’ils n’auraient jamais pensé vivre un jour
Les parents de Jack Mardini étaient loin de se douter des difficultés financières qu’ils allaient devoir affronter, lorsque leur fils a décidé d’entreprendre sa licence de droit à l’université Paris II Panthéon-Assas. En septembre 2019, le jeune homme s’installe dans un 9 m² au 7e étage d’un immeuble sans ascenseur. Il vit comme tout étudiant à l’étranger. Mais au début de 2020, il connaît ses premières vraies privations. « Je n’étais pas habitué à vivre ainsi », avoue le jeune homme. « À Beyrouth, je ne me privais de rien. Je vivais la vie normale d’un adolescent. Aujourd’hui, c’est devenu impossible. Je me prive d’aller dans de petits restaurants ou bars, préférant dépenser les 20 euros que me coûte chaque sortie pour des choses plus utiles… » En plus de la solitude et de l’adaptation à ce nouveau pays, le jeune homme doit combattre l’angoisse et la peur de ne pas pouvoir boucler les fins du mois. « Psychologiquement, cela m’a beaucoup affecté », avoue Jack Mardini.
Même vécu pour Jean Bou Habib, étudiant en psychologie à l’Université Toulouse 2-Jean Jaurès, qui confie que sa hantise est « d’arriver au milieu du mois sans savoir comment réussir à couvrir tous ses frais » qui est la plus terrible à surmonter. « En arrivant en France, je pensais pouvoir sortir, profiter de la vie trépidante qu’offre la ville rose. Mais les restrictions bancaires nous ont plongés dans une angoisse insupportable. Pour survivre, nous nous privons de tout : des sorties, des restos, nous n’arrivons même plus à faire nos courses au supermarché décemment, c’est tout juste si nous nous baladons un peu dans les rues pour décompresser et oublier. C’est la seule chose gratuite que nous pouvons nous permettre. » Jean Bou Habib a fini par accepter le soutien d’une petite association créée par des étudiants toulousains qui offre des colis alimentaires à ceux qui en ont besoin.
Jack Mardini : « En plus de la solitude que vit tout étudiant dans un nouveau pays, il m’a fallu combattre l’angoisse de ne pas pouvoir boucler les fins de mois. » Photo Christophe Kassab
Des particuliers se mobilisent pour venir en aide aux étudiants libanais
C’est la « triple peine des étudiants libanais », déracinés, loin de leur famille, angoissés pour leur pays, et anxieux pour leur situation financière, qui a poussé Stéphanie Krymer à offrir « de petits moments de douceurs » dans la vie de solitude de ces étudiants. Une fois par mois, cette Française, directrice commerciale d’une régie publicitaire, prépare aux 130 Libanais de la Maison du Liban « un buffet à l’esprit du dimanche à Beyrouth ». Pour y parvenir, elle sollicite les restaurants libanais et a même organisé, durant le mois de ramadan, un iftar aux saveurs du pays.
De son côté, l’ELP (Événements libanais à Paris), association créée en 2019 par un Libanais, Georges Aoun, et dont l’objectif est de renforcer les liens entre les Français d’origine libanaise et les Libanais, a lancé au mois d’octobre 2020 un appel à contributions pour préparer des plats cuisinés aux étudiants libanais et leur offrir des colis alimentaires. Quant à Alexandra Khalil, une Franco-Libanaise, elle mobilise ses amies pour assurer tous les mois un panier de denrées alimentaires à plus d’une dizaine d’étudiants habitant Paris « comme ceux qu’elles achèteraient à leurs enfants ». Pour les étudiants habitant en dehors de la capitale, comme Jean Bou Habib et Theresa Keady, une aide financière offerte par des donateurs leur est assurée, ce qui leur permet de boucler leurs fins de mois. Par souci de transparence, Mme Khalil a décidé de créer une plateforme : la Lebanese Youth Guardians, « un genre de pont entre l’étudiant et le parrain » qui transférera directement l’argent sur le compte personnel de l’étudiant.
Lors d’un déjeuner offert à la Maison du Liban par Stéphanie Krymer. Photo : Youssef Matar
Les étudiants interrogés affirment à l’unanimité que c’est « grâce au remboursement des frais d’inscriptions aux étudiants libanais, décidé par le gouvernement français, et au soutien de la Caisse d’allocation familiale (CAF) qui rembourse à n’importe quel étudiant étranger vivant en France une partie de son loyer » qu’ils ont pu résister et tenir le coup. « Le gouvernement libanais nous a mis dans cette situation scandaleuse en nous privant de notre droit le plus élémentaire : étudier sereinement, alors que le gouvernement français et des particuliers ont tout fait pour nous soutenir en nous offrant des services qui nous ont permis de surmonter cette situation. Et c’est cela le plus rageant », déplorent-ils, en colère.
Pour ceux qui désirent soutenir des étudiants libanais en France, écrire à Lebanese Youth Guardians : info@ lb-yg.org ; Stéphanie Krymer : stephaniekrymer@yahoo.fr Les événements libanais à Paris : http ://evenementslibanaisaparis@gmail.com



Pour Akote De Laplak, accéder à l’université libanaise sans être partisan d’un quelconque hezb ? Vous rêvez! Ces jeunes ne « pleurnichent « pas, ils font un constat et expriment leur amertume. Que faites-vous de la liberté de choix dont les libanais bénéficiaient, même pendant la guerre?
19 h 07, le 03 juin 2021