Raphaël et Joumana Debbané racontent le passé tumultueux du palais familial devenu musée ouvert à l’art et au beau. Photo M.G.H.
Il y a certes l’imposant liwan, pièce centrale avec ses trois diwans et sa fontaine décorée de mosaïques, les hauts plafonds sculptés en bois de cèdre, les arcades majestueuses et altières, les murs imposants faits de pierres de taille bicolores, ornés de niches, de motifs et de calligraphies en langue arabe, cette architecture arabo-ottomane à la manière de l’école de décoration damascène, et les passerelles en bois. Il y a aussi la bibliothèque du juriste et professeur de droit François Debbané, comptant plus de 2 500 ouvrages dont 50 livres rares. Mais la famille Debbané n’est pas la seule à nous accueillir dans cet intérieur qui raconte des histoires et honore le patrimoine. Elle est accompagnée par quelques canaris et diamants mandarins qui participent à l’événement depuis leur volière qui surplombe l’espace. Et l’on nous explique que pour les discipliner, il suffit d’un coup sec sur la table et les voilà qui font silence pour écouter à leur tour la merveilleuse histoire de ce palais qui abrite aujourd’hui l’exposition L’Art blessé à la mémoire des victimes de la double explosion du 4 août 2020.
Car l’histoire du palais Debbané est une longue et belle histoire…
Portraits de Marc, Roderick et Alfred Sursock Cochrane réalisés par Cici Sursock. Collection Roderick Sursock Cochrane
Afin que la demeure demeure
« C’est un palais ottoman construit en 1721 (1132 de l’Hégire, une plaque en arabe l’atteste) par un Marocain, Ali Agha Hammoud, chargé par le wali de Saïda de collecter les impôts et les taxes de la cité, et qui un jour décide de construire une demeure de style arabo-ottoman au cœur de la médina, raconte Raphaël (Rafi) Debbané. C’est en l’an 1800 que ma famille devient propriétaire du palais. » La demeure verra des générations entières grandir et se succéder. En 1975, lorsque la guerre civile éclate, Mary Audi-Debbané tente en vain de résister, mais finira par trouver refuge à Beyrouth. « Suite aux bombardements du camp de Rachidiyé en 1978, les Palestiniens réfugiés dans les rues de Saïda se verront accorder le droit par leur leader d’occuper le palais. Une lourde porte en bois de cèdre défoncée, et voilà comment 250 personnes vont prendre possession du palais et de nos souvenirs durant cinq années, ajoute M. Debbané. Le jour de leur débarquement dans nos murs et notre heureux passé, j’empoigne le gros trousseau de clés de ma mère et me dépêche de me rendre à Saïda, suivi de 10 camionnettes vides et d’un essaim d’électriciens et de menuisiers. Arrivé sur place, je brandis un argument infaillible : Je viens vider les lieux pour que vous preniez vos aises, vous êtes les bienvenus ! » C’est ainsi que tous les meubles, les œuvres d’art, les objets sont embarqués à destination de Beyrouth pour un long sommeil. « J’étais comme habité d’une force et d’une grâce divines pour sauver des archives vieilles de 200 ans et tout le reste », poursuit-il. Lorsque ce même leader palestinien les déloge par la force des armes afin d’aller dans les camps servir la cause palestinienne, la maison est à nouveau libre.
Rafi Debbané va alors proposer à Moustapha Saad, qui était à l’époque président de la municipalité de Saïda, d’occuper les locaux afin d’éviter l’intrusion d’autres envahisseurs. La municipalité y prend place, et ce jusqu’à l’invasion israélienne en 1982. Les soldats israéliens laisseront après leur départ une maison meurtrie et délabrée.
C’est en 1998 que la décision de restaurer la demeure est prise. « Il fallait convaincre la famille du bien-fondé de mon projet afin d’assurer la pérennité de la demeure », continue M. Debbané. Depuis 1999, elle devient la propriété de la Fondation Debbané, constituée en waqf religieux melkite et gérée par un comité représentant la famille Debbané, le directeur général des Antiquités du Liban, le maire de Saïda et l’évêque grec-catholique de la ville. Le palais devient alors un musée où sont organisés de nombreux événements culturels. L’architecte d’intérieur Jean-Louis Mainguy, qui a participé à la restauration des lieux, propose à la famille de transformer les chambres restées vides en espace d’exposition, et voilà comment L’Art blessé a investi les murs du palais. Rafi Debbané conclut son exposé historique en présentant son épouse Joumana comme étant « le cœur battant de la maison ».
La sculpture « 609 » de Hady Sy face aux figurines d’Alain Vassoyan. Photo M.G.H.
« L’Art blessé », un art renaissant
Pour Jean-Louis Mainguy, scénographe et commissaire de l’événement, « l’Art blessé est un art renaissant. C’est un art qui prend ses plaies et ses blessures pour aller bien au-delà de ce qu’elles ont été comme moment de souffrance et de grand désespoir. La particularité de cette exposition est qu’elle est hors normes », indique-t-il. Et d’ajouter : « Ce ne sont pas des œuvres normales que le public va avoir à découvrir, mais des œuvres mutilées, entaillées comme chacun d’entre nous a pu l’être après ce 4 août, comme chaque cœur de chaque Libanaise ou Libanais, comme le pays tout entier. Les œuvres ne sont pas restaurées, mais soignées, elles ont pour objectif d’accompagner et de transformer les failles pour créer des passerelles reliant le passé et l’avenir. Nous avons envisagé ce soin à travers la lumière, à travers la musique, à travers la littérature... Tous les arts se sont conjugués autour de l’art pictural et sculptural. Un concept novateur pour promouvoir l’art, et sublimer nos peurs et nos angoisses. »
Au premier étage du palais, plusieurs salles accueillent les œuvres meurtries. Cinquante-neuf œuvres de trente-cinq artistes, prêtées par des collectionneurs, des musées ou des artistes, sont accompagnées d’œuvres de musiciens et de compositeurs libanais ou internationaux, de textes littéraires rédigés pas des poètes et des auteurs libanais.
Certaines salles sont plongées dans la pénombre pour mieux irradier la lumière qui surgit des blessures. Rentrer dans cet espace de silence, de méditation et de spiritualité, c’est toucher à la splendeur dégagée, c’est ne jamais oublier la spiritualité à laquelle nous sommes attachés, afin de renaître comme les œuvres, plus vivants et plus forts.
Parce que l’impact de ces œuvres est puissant, parce que le mouvement et le geste de l’histoire y sont impliqués pour nous procurer une émotion encore plus forte, certains artistes ou collectionneurs n’y toucheront plus. Elles seront une nouvelle histoire racontée. L’Art blessé, une initiative pour honorer la mémoire, et frayer le chemin à la réconciliation et à l’échange.
Un buste réalisé par Katya Traboulsi et une toile de Chafic Abboud fortement endommagés par les explosions du 4 août au port de Beyrouth. Photo M.G.H.
Un mécénat nécessaire
Après avoir d’abord remercié la famille Debbané, puis le magicien Jean-Louis Mainguy et Joumana Hobeika, sa dynamique conseillère, ainsi que tous les artistes, Riad Obegi, président-directeur général de la banque BEMO, établissement qui a initié le projet et qui a toujours encouragé le beau et sa création, parce que l’art est essentiel à l’équilibre de l’individu, rappelle que L’Art blessé est une expression artistique nouvelle qui s’inspire à la fois du kintsugi et de la thérapie des traumatismes. Elle regroupe trois types d’œuvres : les premières inspirées par la catastrophe, les deuxièmes abîmées, non restaurées mais rehaussées par une certaine présentation, et les troisièmes transformées par un geste artistique. « L’explosion du 4 août au port de Beyrouth a laissé en nous des plaies béantes : des personnes chères que nous avons perdues, des blessures physiques parfois, des traumatismes psychologiques souvent et bien entendu des destructions matérielles. Notre ambition est de sublimer par l’art les conséquences du mal », réaffirme M. Obegi avant de saluer l’importance de l’esprit communautaire des Libanais. « Les Beyrouthins n’ont pas oublié la ville de Saïda et ses habitants venus à la rescousse de Beyrouth. L’art mutilé est pareil à la blessure de l’être humain, il évolue et se renforce, dit-il encore. Les sculptures et les toiles endommagées ont aujourd’hui droit à une seconde naissance et nous montrent l’exemple à suivre, nous Libanais, afin de ne jamais abandonner et de faire de nos plaies une force. »
Ainsi soit-il….
« L’Art blessé » au palais Debbané à Saïda en partenariat avec la banque BEMO, la Fondation Debbané et Commercial Insurance.
Du 1er juin au 3 juillet, de 10h à 18h.



Souhaitons que la Fondation Debbané, fera numériser un jour l'ensemble des documents d'archives, indispensable conservation et mise en valeur de ce patrimoine. Autrement, tout document ou livre fermé sera un décor, alors que les moyens informatiques actuels, permettent de mettre à portée de main, tous les trésors cachés.
20 h 03, le 05 juin 2021