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Nos Lecteurs ont la Parole

L’indifférence, la pire des violences

Comme le dit le poète Gibran Khalil Gibran : «  L’indifférence est la moitié de la mort.  » L’indifférence est pour moi la pire des violences, lorsqu’on se réveille un jour et qu’on réalise brutalement que dans le regard de l’autre, on n’existe pas.

Il est 16h44, je marche lentement dans la rue La Fayette sans but. Tout le monde me dépasse. À l’heure du déconfinement, je veux goûter au plaisir de renouer avec ma vie d’avant. Sortir, respirer, me sentir libre. Il ne fait pas très froid, le ciel est grisonnant, avec par moments une petite pluie fine. Des dizaines de silhouettes me devancent puis disparaissent dans la contradiction d’une foule fuyante. Tant de gens que je ne vois que de derrière. Tant de vies qui passent et que je ne connaîtrai probablement jamais. J’ai la tête ailleurs, perdue dans mes pensées.

Soudain, je trébuche dans une grosse flaque d’eau qui cache un trou dans le trottoir. Mon téléphone tombe dans l’eau, mon masque se détache de mon visage. Je me retrouve par terre, toute mouillée, pleine de boue. J’essaye de me lever. Je n’y arrive pas. J’ai mal partout. L’écran de mon smartphone s’est cassé. Ma jambe est sûrement fracturée. À terre, je vois le demi-visage des passants qui passent en me regardant sans me voir. Des passants impassibles. Sous mes yeux, défilent des personnes masquées, toutes identiques, faisant entrevoir seulement des regards éteints et des yeux cernés. Je les dévisage. Ils m’effleurent en détournant le regard. Ils frôlent mon corps étendu par terre puis s’écartent avec des yeux écarquillés de dégoût. J’ai l’impression qu’ils me marchent dessus. Je me tords de douleur en silence. Je me sens invisible, transparente, seule, perdue dans l’indifférence de la foule.

Tout d’un coup, j’ai comme une révélation. Une confirmation sur ce que je sentais au fond de moi, mais que je ne voulais pas croire. Une solitude interne épouvantable, un vide intérieur qui jaillit de mon âme comme un feu sacré. Je ne suis pas la seule à être seule parmi la foule, mais tout le monde l’est.

Cette foule d’individus enfermés dans leurs petits êtres, se déplaçant barricadés sous leurs masques, n’est pas née aujourd’hui. Elle est le résultat d’un long processus de conquêtes sur soi au point de s’enfoncer dans un vide existentiel et de perdre la sensation de la réalité de l’autre. Il aura fallu la crise de Covid-19 pour que se révèle l’ampleur de cette effroyable vérité. Bien avant la pandémie, la société occidentale portait un masque social. Aujourd’hui, les masques sont devenus visibles et sont utilisés comme boucliers pour se protéger de l’autre. L’indifférence des personnes autour de moi m’attriste. Je vois un ensemble de solitudes qui s’évitent pour ne pas se contaminer. Ce n’est plus un territoire de confinement, c’est une immensité qui se déplace avec ces êtres en manque d’empathie et surtout de compassion.

La chute qui m’est arrivée est morale plutôt que physique. Je réalise que ce qui fait vraiment mal, ce n’est pas la douleur physique, mais le fait de me voir piétiner en toute conscience toutes ces idées que je me faisais de la société française. Toutes ces valeurs que je croyais universelles, liberté, égalité, fraternité, mais qui résonnent désormais dans ma tête comme des slogans creux. Tout d’un coup, mon cœur bat fort. Je veux oublier où je suis. Je ferme les yeux et je pense à Beyrouth. À cette date fatidique du 4 août 2020. Je revois la double explosion. Le ciel change de couleur, il devient jaune, rempli de poussière. J’entends les cris, les pleurs, les appels à l’aide, le bruit des sirènes. Je croise un inconnu gravement blessé qui porte une vieille femme jusqu’à l’hôpital. Un jeune homme sur son scooter ensanglanté, avec son tee-shirt autour du crâne, qui s’arrête pour réconforter un adolescent gisant sur le sol. Une femme aux cheveux ébouriffés qui panse la jambe brûlée d’un petit garçon sous le regard de son frère en larmes.

Je n’oublierai jamais la détresse dans les regards, mais aussi l’énorme élan de solidarité entre les gens.

L’homme n’est pas nécessairement mauvais, me dis-je. Au contraire, je crois fermement que l’être humain est foncièrement bon. Il lui faut traverser une épreuve comme celle de la double explosion du port de Beyrouth pour que le meilleur en lui affleure à la surface. Dans les décombres d’une ville dévastée, j’ai assisté à la lutte héroïque de centaines d’hommes ordinaires mus par ce que la nature humaine avait de meilleur – l’amour, l’empathie, la compassion et surtout une humanité incroyable – pour sauver ce qui peut être sauvé. Mais dans la civilisation occidentale où le culte de l’individualisme règne, la méfiance se propage et des barrières se dressent partout. Vous vous rendez compte comment des expressions comme «  gestes barrières  » sont utilisées pour désigner des comportements sociaux : élever des barrières entre les gens est devenu la nouvelle normalité, la bonne attitude à prendre  ! Quel genre de personnes allons-nous être dans le monde d’après  ?

L’indifférence de la foule au malheur d’autrui est une double négation d’humanité, c’est un crime, une non-assistance à personne en danger. Moi-même je fais partie d’un peuple qui gît par terre, abandonné et écrasé par ses propres dirigeants. J’essaie de comprendre ces passants enfermés dans leur solitude.

La solidarité chez eux se situe à l’étage au-dessus. C’est une solidarité organisée. Elle se situe dans la redistribution que l’État fait en leurs noms pour perpétuer un vivre-ensemble qui bascule de plus en plus dans un chacun pour soi. À l’échelle humaine, ils ne se sentent pas concernés. Et ils peuvent se permettre de porter leur solitude et de déplacer avec eux leur territoire de confinement. Alors que chez nous, au Liban, l’étage au-dessus n’existe pas. On fait ce qu’on peut pour survivre au temps des calamités avec les moyens de bord. La solidarité remplit un vide d’État.

Soudain, je me suis levée. Je ne sais pas comment, mais je me suis levée. Et j’ai continué à marcher.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Comme le dit le poète Gibran Khalil Gibran : «  L’indifférence est la moitié de la mort.  » L’indifférence est pour moi la pire des violences, lorsqu’on se réveille un jour et qu’on réalise brutalement que dans le regard de l’autre, on n’existe pas. Il est 16h44, je marche lentement dans la rue La Fayette sans but. Tout le monde me dépasse. À l’heure du...

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