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Culture - Le grand entretien du mois

Marwan Najjar : J’aime être acteur en écrivant...

À soixante-quatorze ans, l’homme à la barbe et aux cheveux blancs a toujours la fougue de la jeunesse dans le sang et ne jure que par ses passions dévorantes : l’écriture, le théâtre, la télévision et un constant besoin d’exercer le métier de publiciste. Une carrière de premier plan dans le monde du spectacle pour plus de vingt pièces de théâtre à grand succès populaire, grosso modo trois cents épisodes de feuilletons télévisés qui ont scotché le grand public devant le petit écran, trois films et, en homme d’affaires avisé, le travail assidu avec les plus importantes firmes mondiales de « copywriting » pour la rédaction stratégique publicitaire.

Marwan Najjar : J’aime être acteur en écrivant...

Marwan Najjar : « Je n’ai ni le tempérament ni la patience d’un metteur en scène. Je suis en constant état d’écriture. » Photo DR

Marwan Najjar a effectué des études universitaires supérieures de littérature comparée à l’Université américaine de Beyrouth jusqu’à l’année 1972 (avant le déluge de feu et les canonnades de la guerre civile libanaise), tout en découvrant et affûtant ses penchants pour l’univers des mots et des planches. Car la fièvre de la télévision, qui deviendra virale et indispensable, surgira plus tard, « accidentellement », confie-t-il.

En ce temps plombé où les bombes pleuvaient et où les gens étaient désorientés, il s’est détourné sans complexe ni état d’âme du théâtre intellectuel beyrouthin, qui tentait de faire une percée dans les esprits, et a proposé une thérapie collective par le rire. Un rire gras et burlesque qui ne s’embarrasse pas de chichis. Oubliées les critiques sociales avec Chouchou ou Nabih Abou el-Hosn, ainsi que les historiettes de Geha et Akhwat Chanay. Surgit à grand fracas alors le chassé-croisé boulevardier, frivole et loufoque, où les portes claquent, les maris cocufient épouses et maîtresses et les femmes, éternelles coquettes, s’agitent à travers une désopilante infidélité.

Le quotidien soigneusement maquillé sous une joyeuse et bruyante comédie humaine ! Le public, malmené par la sinistrose ambiante, mord goulûment à l’hameçon. La pièce Arissen Midri Min Wayn, épinglant le racisme contre les Srilankais, enregistre 240 000 entrées : du jamais-vu dans les annales des salles de théâtre ! En balayant tout sur son passage comme un tsunami, le théâtre de boulevard, brusquement recette magique, triomphe et fait enrager de jalousie tous les gens de la flaque de lumière.

En un heureux hasard, la télévision ouvre une autre fenêtre à Marwan Najjar.

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Ses scripts pédagogiques et éducatifs, savamment dosés et saupoudrés de tendresse et d’analyse sociale, regroupent les familles, pointent les failles communautaires et donnent la parole à diverses classes sociales ainsi qu’aux adolescents. Fulgurante est cette ascension où de Diala à Talbin el-Erb ou Byout Ras Beirut, le petit écran suscite de houleux débats et devient un tremplin de polémique, de commentaire et de témoignage.

Les choses ont-elles changé, en ce temps d’effondrement, de confinement et de confiscation de la parole, pour l’intrépide et dynamique homme à la plume alerte ? Par-delà sa vaste culture étalée à travers une étourdissante volubilité et son insatiable curiosité incarnée par son approche de touche-à-tout, Marwan Najjar n’a cependant jamais aimé être ni réalisateur ni metteur en scène. Par « défaut de patience », dit-il.

Désireux d’aller de l’avant malgré tous les déboires et revers que ce pays inflige à ses citoyens, il a toujours la pêche et ne baisse jamais les bras. En témoigne la conclusion de cet entretien.

Comment est né l’amour pour le théâtre ?

Il ne faut pas l’oublier, mon nom, c’est Najjar. Et Najjar, c’est le charpentier en arabe. Par conséquent, j’étais prédestiné à l’univers des planches (cela est dit avec aplomb, dans un ton parfaitement pince-sans-rire).

Petit, j’aimais le concept de la performance. L’enfant n’oublie jamais la douleur et la douceur. Je m’exprime par le théâtre. Je vois la scène et les détails se manifestent dans ma tête. En grandissant, cela a pris de l’ampleur... Mon premier éblouissement du monde des planches, je le dois à une pièce arménienne, adaptation de La puce à l’oreille de Feydeau. Grâce au trio très école Laurence Olivier de Krikor Satamian, David Kurani et Peter Chebaya au Bristol Old Vic de l’AUB. De cette pièce donnée en une langue que j’ignore, j’ai tout compris, rien que par le mécanisme et la gestuelle des acteurs !

Quant à la télé, cela viendra par un heureux hasard quand j’étais encore journaliste culturel à Ousbouh el-Arabi, Magazine et al-Diyar, à travers un message accidentellement arrivé entre mes mains pour Antoine Rémy. J’étais dès lors confronté à l’univers des caméras et des acteurs. J’ai proposé un script, celui de Diala, en insistant pour une chanson de générique (car je crois au pouvoir de la musique !), et ça a marché… Avec une pluie de prénoms de Diala pour les filles nées par la suite de cette aventure télévisuelle.

Vous souvenez-vous de votre première pièce de théâtre, du premier feuilleton télévisé ?

Pour le théâtre, c’était en 1982-83 au Georges V à Adonis et au Piccadilly de Hamra (à l’époque, il fallait servir les deux pans d’une ville scindée en deux) avec Leeb el-Far, l’adaptation de La puce à l’oreille de Georges Feydeau. En adaptant pour Hind Abillama le roman Thérèse Étienne de John Knittel en Diala, la télévision m’ouvrait en 1977 une nouvelle expression pour rencontrer le public et je m’y suis engouffré.

Auriez-vous aimé être acteur ?

Je l’ai fait quand j’étais étudiant. J’aime être acteur en écrivant.

Quelles sont vos définitions du théâtre et du feuilleton télévisé ?

Un monde aussi vaste que le théâtre ne peut être défini. On en donne une description. Il y a l’approche d’Aristote : « La tragédie est l’imitation d’une action dont le but est de purifier les grandes émotions telles la pitié et la peur. » Bergson prend la défense de la comédie et dit en substance : « Rire, c’est réfuter le ridicule chez l’autre.

L’homme se trouve un chef-d’œuvre. » Quant au feuilleton télévisé, les concepteurs en sont Alexandre Dumas, Émile Gaboriau, Charles Dickens et Wilkie Collins. On ne dira jamais assez de la notion de soap opera, qui a déteint sur la production télévisuelle en vantant les vertus d’un savon, en épisodes, par Procter and Gamble…

Quelle est votre définition d’un bon script ?

Un bon script est celui qui possède les éléments nécessaires pour capter l’intérêt, la curiosité et la motivation du spectateur.

Le public veut tout.

Y a-t-il des œuvres ou des personnages que vous aimeriez mettre en scène ou devant une caméra ?

Je n’ai ni le tempérament ni la patience d’un metteur en scène. Je suis en constant état d’écriture.

Quel est votre plus mauvais souvenir de votre carrière au théâtre ? À la télévision ?

Surtout la sécurité, les impondérables et les aléas de la guerre. Mon souvenir noir est celui de l’incendie du Piccadilly avant Kabset Zerr et surtout lorsqu’on préparait une nouvelle version de Arissen Midri Min Wayn faite par la jeunesse. Pour la télévision, il y a une grande déception avec l’arrêt et la non-exécution d’une production par l’administration de la chaîne Future TV en 2019.

Quelle différence entre le théâtre d’avant-guerre, de guerre et maintenant ? Idem pour la télévision.

Vaste question pour une réponse dont je ne donne ici que les fragments importants qui me reviennent en mémoire… L’avant-guerre était marquée par un spectacle unique dans les annales du théâtre au Liban : c’était le phénomène de Geha dans les villages frontaliers, une expérience brechtienne de Jalal Khoury ramenée à la réalité du terroir. Après la défaite de juin 1967 et jusqu’en 1973, les Arabes n’ayant pu vaincre Israël ont plutôt vaincu l’esprit de la défaite. Et c’est la revanche de Majdaloun et Carte blanche (qui avait rapporté en ce temps-là une recette respectable) de Roger Assaf et Nidal Achkar. Deux éléments fondateurs du théâtre engagé et qui seront en tête d’affiche avec Akhwat Chanay et Chouchou, alors politisé. C’est ce que j’appelle la période d’autoflagellation pour des ingrédients dramaturgiques qui clôturent les faits de la débâcle. Après le chamboulement de 1975, Chouchou décédé, le grand public applaudit les frères Rahbani. Nabih Abou el-Hosn et les chansonniers, en une vague de polarisation, tapent sur la Syrie. En 1982, Jalal Khoury s’essaye au comique, suivi par Bruno Geara et Gabriel Yammine.

Dans nos archives

"Haribe Ya Awadem" de Marwan Najjar Une comédie menée tambour battant (photo)

On retiendra surtout la bonne tenue et la verve de la satire sociale de Camille Salameh. Après les années 1990 et une longue interruption, j’ai repris le boulevard avec Ziyyah al-Arouss (Chapeau de paille d’Italie d’Eugène Labiche), avec une chorégraphie de Georgette Gebara. Laquelle a collaboré avec moi plus d’une fois ! L’après-guerre, Latifé Moultaka garde un public élitiste et les gens de la scène sont divisés en intellectuels, tel le théâtre Der Melkonian de Bourj Hammoud avec les pièces en arménien (Georges Schéhadé était au-devant de la rampe !) dans une mise en scène de feu Varoujan Khedeschian. On note aussi en passant le chef-d’œuvre de Roger Assaf Jnaynet al-Sanayeh ainsi que la tentative de Jalal Khoury pour son approche du travail de Dario Fo… Pour ceux qui drainent le grand public, beaucoup de vide, sauf quelques rares présences d’Antoine Ghandour et le talent de Nabil Abou Mrad. Maintenant côté télévision, avant la guerre, c’était un jardin riche et diversifié. Je cite d’abord les Dix petits nègres d’Agatha Christie sur un texte arabe de Latifé Moultaka, mais il y a aussi le réalisateur Jean Fayad.

À mentionner surtout les hommes de lettres, ces écrivains de scripts qui ont enflammé et nourri les imaginations et le rêve : Antoine Ghandour qui a fait école, Youssef Habchi al-Achkar, Wajih Rawan (Allo Hayati…), Marwan el-Abed, Élie Saad. Durant la guerre, sous les bombes, avec Chabab 82 et al-Ghourabaa, toujours Antoine Ghandour, Marwan el-Abed, mais aussi moi-même avec al-Moutafawikoun, Majaless al-Adab, sans oublier Farès Ibn Imm Farès et Istaz Mandour. Après la guerre, c’est le triomphe d’al-Assifa Tahoub Marratein de Chawki Anis Fakhoury, qui passe jusqu’à 170 épisodes… Talbin el-Erb est aussi plébiscité par le public. Avec des séries comme Tlat Banat qui ont les faveurs des spectateurs.

Avez-vous jamais songé à écrire un roman ?

Oui, et en ces jours, le confinement aidant, je suis très motivé.

Le spectacle montre et le roman démontre. Et mon désir est d’écrire un livre dans le sens des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos.

Quels sont vos auteurs favoris, vos metteurs en scène ou cinéastes favoris ?

Bien sûr, pour les romanciers, il y a Dostoïevski, Tolstoï, Hugo, Gaboriau, Naguib Mahfouz, Khalil Gebran, mais aussi une admiration particulière pour Charles Exbrayat, qui combine roman, scénario, thriller, humour, espionnage et trame policière. Du côté caméra ou planches, il y a Milad Abi Raad, Samir Habchi, Jalal Khoury et Michel Jabre, précisément pour mon travail dans Kabset Zerr.

Quelle pièce vous a marqué ? Quel metteur en scène ou réalisateur vous a fasciné ?

Il y a deux pièces au top de mes références : Une maison de poupée du Norvégien Henrik Ibsen et La bonne âme du Se-Tchouan de l’Allemand Berthold Brecht. Quant au réalisateur, je crois en l’art majeur de James Cameron (pour ceux qui l’ignorent, le signataire des films Terminator, Titanic, Avatar), dont la méthode d’art dramatique tient pour moi de la perfection.

Y a-t-il rupture entre théâtre et télévision ? Est-ce une fusion ou un prolongement l’un de l’autre ?

La télévision doit à tout le monde. Le théâtre, c’est la salade où tout rentre. La télévision n’a plus besoin de permission ou de consentement : c’est le système de livraison de notre époque ! Si le théâtre a un rapport direct avec le public, par contre la télévision doit passer par des fonctionnaires, des employés…

Quel rapport entretenez-vous avec le monde numérique ?

J’ai un rapport normal avec le monde numérique. Je me suis adapté depuis 1990 à travers mes multiples préoccupations professionnelles avec l’univers de l’ordinateur et ses succédanés. Si je « twitte » et suis présent sur Facebook, je n’ai pas d’Instagram par contre…

Des projets en cours ?

Absolument. D’abord la réécriture de Diala avec la production de Marwan Haddad, un hommage à Hind Abillama, trente ans après qu’elle nous a quittés, ainsi qu’un hommage à Antoine Rémy et Antoine Kerbage.

Par ailleurs, je viens de terminer aussi une adaptation de L’obsession magnifique de Lloyd C. Douglas, l’auteur américain de La tunique et Le grand pêcheur, livres que le cinéma a récupérés avec un immense succès. Et c’est déjà acheté par Satellite 7.

Votre devise ?

J’ai une pensée du poète Adonis qui m’accompagne souvent : « Tout ce qui peut faire la différence est mon nom. » Et j’aime aussi cette phrase de Dostoïevski qui dit en substance : « Il est vrai que 2 fois 2 égalent 4 est une excellente chose, mais s’il nous faut tout louer, 2 fois 2 égalent 5 est aussi une chose charmante ! »


Marwan Najjar a effectué des études universitaires supérieures de littérature comparée à l’Université américaine de Beyrouth jusqu’à l’année 1972 (avant le déluge de feu et les canonnades de la guerre civile libanaise), tout en découvrant et affûtant ses penchants pour l’univers des mots et des planches. Car la fièvre de la télévision, qui deviendra virale et...

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