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Culture - Exposition

Des sculptures issues de 40 kilomètres de dessins et d’un cauchemar récurrent...

À la galerie Saleh Barakat, une exposition rétrospective lève le voile sur l’œuvre sculpturale secrète de Joseph el-Hourany, architecte et urbaniste au parcours et au talent singuliers.

Des sculptures issues de 40 kilomètres de dessins et d’un cauchemar récurrent...

Une œuvre aux évocations primitivistes. Photo DR

Son chemin vers la sculpture est ponctué de bienfaisants hasards même si son point de départ est né d’une peur phobique de perdre l’usage de ses mains. « J’ai longtemps fait ce cauchemar récurrent dans lequel je me retrouvais les deux mains coupées à la suite d’un accident. Je me réveillais terrorisé et angoissé à l’idée qu’il se concrétise un jour et que je ne puisse plus exercer mon (futur) métier d’architecte. C’est pour parer à cette éventualité que j’ai entrepris, lors de ma première année à l’ALBA, en 1995, de dessiner un maximum de sculptures que je pourrais faire exécuter par d’autres personnes, si jamais par malheur ma phobie se réalisait », confie Joseph el-Hourany.

C’est ainsi qu’avant même d’avoir donné corps à la moindre sculpture, l’étudiant en architecture avait déjà réalisé des milliers de croquis préparatoires. « L’équivalent de 40 kilomètres de dessins, soit la distance Beyrouth-Zahlé », s’amuse-t-il à jauger.

En 1999, c’est Georges Haddad, le directeur de l’ALBA, qui lui met le pied à l’étrier, en le poussant à représenter l’académie au Symposium de sculpture de Aley. « Alors que je n’avais jamais travaillé la pierre, il m’a fallu affronter un bloc de 3,50 mètres de hauteur. Je me suis basé sur l’un de mes croquis pour en sortir, en taille directe, La femme de 2 999 » , raconte-t-il. Sa toute première œuvre, déjà « déconstructiviste et futuriste », et qui déclenchera véritablement son attrait pour la sculpture. Depuis, il n’a plus lâché le burin, élaborant en moyenne quelque trois pièces par semaine au cours de ses nuits sans sommeil…


Une belle exposition rétrospective pour Joseph el-Hourany mise en valeur par une belle scénographie signée Saleh Barakat. Photo Mansour Dib

Cathédrale païenne

Joseph el-Hourany n’est décidément pas un artiste comme les autres. Cet architecte et urbaniste de 45 ans, également philosophe et musicologue de formation, a un parcours singulier. Effrayé à l’idée de passer pour un copieur de Salwa Raouda Schoucair ou de Chawki Choukini, auxquels on le comparait souvent, c’est à l’ombre de son atelier qu’il s’est adonné durant 25 ans à sa passion de « l’interaction entre l’univers des idées et celui de la matière », à travers la taille directe du bois, son matériau de prédilection.

Il en a émergé une grand-œuvre placée sous le sceau du secret, car rarement dévoilée jusque-là. Découverte par hasard par le galeriste Saleh Barakat, elle fait aujourd’hui l’objet d’une primo-exposition paradoxalement intitulée Rétrospective (1995-2020).

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Une toute première présentation au public de plus d’une centaine de ses pièces sélectionnées parmi les milliers qu’il a produites au cours de ce quart de siècle et qui, soutenues par une très belle scénographie, emmènent le visiteur dans une ambiance feutrée de cathédrale… païenne. Car il se dégage quelque chose de spirituel et de sensuel à la fois de ce grand jeu constructiviste de formes tantôt organiques, tantôt géométriques imbriquées dans le bois. Évoquant parfois le primitivisme, à travers des constructions imaginaires totémistes, d’autres fois le futurisme dans des pièces plus horizontales suggérant un mouvement répétitif de machines, elles offrent cependant immanquablement, au regard appuyé du visiteur, une prolifération de faciès, avec deux yeux, un nez, une bouche…


Des formes géométriques ou organiques taillées directement dans le bois. Photo DR

Des corps sans organes et des organes sans corps

Si le sujet favori de Hourany est, semble-t-il, la figure humaine, sous ses différents angles, celle-ci affleure « d’un procédé de morphing et de mutation qui est à l’origine de formes imprévisibles », explique-t-il.

Pour cet architecte dont le rapport à la sculpture est « existentiel », le souci esthétique n’existe pas. « Sans prétendre faire un travail particulièrement innovant, c’est l’expérimentation qui m’importe. En fait, tout ce qui m’intéresse c’est de sculpter des corps sans organes et des organes sans corps, dans une pratique qui s’appuie sur le concept philosophique de la biologie de Gilles Deleuze, sur ses questions de fragmentation, de déconstruction du portrait, ou encore d’entrailles humaines qu’il voyait dans les motifs décoratifs des cathédrales baroques… »


Une vue de l’exposition à la galerie Saleh Barakat. Photo DR

Sous les bons auspices de Guvder…

« Beaucoup de gens, dont Saleh Barakat, voient dans mon travail du primitivisme. Alors que je n’y ai jamais pensé et que je me situe dans un courant diamétralement opposé. C’est, sans doute, à cause de mon utilisation du bois qui est un matériau modeste », dit-il. Un matériau qui convient à cet artiste discret, qui a mis bien des années avant de répondre aux sollicitations du galeriste beyrouthin.

Ce dernier avait été ébloui par son travail sculptural, alors qu’il s’était rendu chez lui pour voir sa collection de peintures de Guvder – l’un des professeurs de Hourany à l’ALBA qui l’avait beaucoup influencé et auquel il a d’ailleurs consacré un ouvrage. Dès lors, Saleh Barakat n’avait eu de cesse de le convaincre d’exposer. Ce que Joseph el-Hourany ne se décidera à faire qu’après « avoir collecté toutes les images disponibles des sculptures de Salwa Raouda Schoucair et de Chawki Choukini ». Cela afin de s’assurer que la grande sculptrice libanaise à laquelle le rapproche une certaine propension à l’emboîtement ne s’était jamais, contrairement à lui, intéressée au figuratif. « Et que la démarche de Choukini, basée sur le rabattement de l’horizontal à la verticale dans un travail graphique, était très loin de ce que je faisais », dit-il, soucieux d’honnêteté artistique plus que tout.

Aujourd’hui, après avoir réchappé au Covid-19 qui l’a cloué aux soins intensifs lors du vernissage de son exposition, Joseph el-Hourany recueille, avec bonheur, les nombreux échos positifs sur son œuvre enfin dévoilée. En dépassant son appréhension des jugements, il a enfin eu l’occasion, dit-il, de poser son regard, « avec le recul nécessaire », sur ce travail qui a été conçu pendant des années.

Un travail qui vaut largement le déplacement et le port du masque sanitaire le temps de la visite...

« Rétrospective (1995-2020) » à la Saleh Barakat Gallery, Clemenceau, rue Justinien, jusqu’au 15 mai. Horaires d’ouverture de 11h à 18h. 


Son chemin vers la sculpture est ponctué de bienfaisants hasards même si son point de départ est né d’une peur phobique de perdre l’usage de ses mains. « J’ai longtemps fait ce cauchemar récurrent dans lequel je me retrouvais les deux mains coupées à la suite d’un accident. Je me réveillais terrorisé et angoissé à l’idée qu’il se concrétise un jour et que je ne...

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