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Culture - Entretien

Ali Kazma : Comme dans la vie, donc dans le film

Les œuvres de ce vidéo-artiste et photographe turc à la renommée internationale sont une interrogation constante de l’activité humaine et de son intégration dans la marche de l’univers. Des questionnements qui sous-tendent plus de 60 vidéos, mais sont aussi compilés sous forme de notes intitulées « Remember ».

Ali Kazma : Comme dans la vie, donc dans le film

Dans la série des documentaires sur les travaux manuels, l’horloger, vu par Ali Kazma. Photo DR

Depuis l’obtention d’un diplôme du Robert College à Istanbul et de la New School à New York, vous avez réalisé à ce jour une soixantaine d’œuvres vidéo, dédiées en grande partie à l’activité humaine. Pourquoi cette orientation et ce choix dans les films ?

J’ai commencé avec des films appelés expérimentaux. Jamais des films narratifs, mais des films explorant des thèmes.

Le premier concernait l’imagination de la femme, le deuxième le langage. J’ai également réalisé des films sur des visuels et des connexions conceptuelles. En devenant plus mature, j’ai décidé de ne plus travailler au sein d’une équipe et sur des thèmes, mais seul face à des objets pour explorer tous les enjeux qui gravitaient autour d’eux. J’ai eu recours aux médias photographiques et filmiques en parcourant la planète à la recherche de situations, de lieux et de bâtiments où entre en jeu l’aptitude de l’homme à transformer le monde.

J’ai donc varié les sujets dans les champs économique, industriel, scientifique, médical, social et artistique pour établir comme des « archives de la condition humaine ».

Quel est exactement l’objectif de ces vidéos ? Que représentent-elles pour vous ?

Dans ces films, je voulais surtout explorer comment nous vivions et probablement comment nous devrions vivre. Je voulais comprendre et observer le monde en faisant des vidéos. C’est pourquoi l’isolement et la solitude étaient nécessaires. Non parce que le bruit des gens était nuisible pour moi, mais parce que je voulais être plus proche de mon objet. En tant qu’artiste, je ne veux pas montrer ni éduquer. Qui suis-je pour le faire ? Je veux simplement voir le monde et m’interroger.

À mes yeux, les films sont mouvement, réflexion, rythme et immobilité. Les espaces vides, les silences qui s’y trouvent valent souvent plus que les mots. « Vous ne pouvez parler que si vous pouvez honorer le silence », disait Borges.

Vous êtes très exigeant envers l’image et vous pouvez vous attarder longuement sur un travail rien que pour comprendre sa complexité. Peut-on dire que c’est un travail contemplatif ?

Oui, c’est un travail contemplatif qui invite les autres à une relecture du monde. Je ne cherche pas l’image vendeuse ou commerciale comme toutes celles, dues à la technologie, qui assaillent le regard et que les gens portent trop en eux. Ceux-là attendent autre chose de la rapidité de l’image avec laquelle la relation est différente, parfois malade. Ils n’ont pas de patience. Ils veulent être toujours choqués. Et si on l’est toujours, on ne peut plus être choqué de n’importe quoi. J’invite plutôt ceux qui le désirent à explorer les images que je leur propose, nues et vierges. Si mon travail parle à d’autres personnes qui y trouvent matière à réfléchir ou un récit qui les interpelle, je pense que j’ai atteint mon objectif.

Ali Kazma, un vidéaste qui archive la condition humaine. Photo Bige Yalin

Vous avez réalisé une série sur les travaux manuels qui est une ode à la main. Une sorte de poésie gestuelle ?

Depuis longtemps, je suis en admiration devant les mains. Elles sont si belles, et grâce au cerveau qui leur dicte les mouvements, elles sont capables de tout faire : de la menuiserie, jouer au piano, manger, écrire… Avec les mains, on touche le monde. L’horloger, celui qui estampille les timbres, le taxidermiste, le neurochirurgien ou d’autres petits artisans nous apprennent la minutie de leur métier – quel qu’il soit –, mais aussi l’humilité, la recherche de la perfection dans le travail.

« Comme dans la vie, donc dans le film » est une réflexion que vous avez adoptée. Pouvez-vous nous l’expliquer ? Qu’a-t-elle de similaire avec celle de François Truffaut qui dit : « Le cinéma est plus réel que la vie » ?

Il faut distinguer Truffaut, réalisateur de films de fiction, et le documentariste que je suis. Dans les films de François Truffaut, les émotions filmées semblent plus vraies que dans la vie parce que plus condensées. En ce qui me concerne, j’essaye d’établir un équilibre entre ce qui existe et ce que j’essaye de faire. Cela équivaut aussi à « comme dans les films, donc dans la vie ». J’appelle à l’authenticité, mais aussi au fait de ne pas exacerber ou exagérer les sentiments. J’utilise la réalité existante ainsi que les sentiments qui sont là, présents, sans rien y ajouter, mais en modulant le regard.

Quel lien s’établit entre le film et l’homme ?

Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a une certaine dégénérescence de la culture. La manière dont nous sommes habitués à être divertis, voire séduits ou provoqués, a changé. Nous voulons que les choses viennent à nous, non plus que nous y allions. Les films ne sont pas tous faciles à regarder, et si vous voulez les regarder, vous devez « apporter quelque chose à la table ». Ainsi on ne peut pas s’attendre à ce qu’Ingmar Bergman vous apporte quelque chose. Car ces films, qui sont des œuvres complètes, vous ne les jugez pas, ils vous jugent.

« Souvenons-nous » (Remember) est un ouvrage présenté par la galerie Analix Forever (Suisse) qui vous suit depuis des années. À la manière de Robert Bresson et ses « Notes sur le cinématographe » et de Tarkovski qui sculptait le temps, vous, le vidéaste et photographe, avez pris le stylo au cours de ces cinq dernières années. De l’image à l’écrit, est-ce pour se souvenir ?

J’ai toujours pris des notes. C’est un processus en cours. Avec une possibilité de faire un livre à partir de ces notes. Je continue d’écrire uniquement pour me souvenir de ce que j’ai appris, ce que je dois me rappeler et ce que je ne dois pas oublier. De simples notes parfois basiques, comme la manière de nettoyer l’objectif, respecter le sujet, mais aussi respirer en travaillant ou améliorer notre propre production. Je n’écris jamais quelque chose d’extrêmement critique. Et si ces notes sont profondes, c’est certainement personnel ; je sais ce que j’ai dit et ce que j’ai pensé. Peut-être que dans cinq ans, je les regarderai et penserai que certaines sont même stupides. Mais c’est une façon de me souvenir à quel moment je les ai écrites. Car ne change-t-on pas toujours ? Nos cellules, notre mémoire ? Je dois donc être capable de m’adapter à ces changements, à ce qui me bloque.

Si mes œuvres changent, cela me change. C’est l’un des objectifs. Je suis séduit par les transformations. Cela me permettra d’avoir un nouveau discours.

Carte de visite

Ali Kazma est né en 1971 à Istanbul. Après des études universitaires à la New School de New York, il décide de s’installer à Istanbul pour y travailler. Ses films sont présentés dans des expositions et des manifestations importantes de la scène internationale. 2013 voit sa consécration à la Biennale de Venise où il est l’artiste invité du pavillon de la Turquie. Depuis deux décennies, Ali Kazma filme le travail, le corps et le corps au travail.


Depuis l’obtention d’un diplôme du Robert College à Istanbul et de la New School à New York, vous avez réalisé à ce jour une soixantaine d’œuvres vidéo, dédiées en grande partie à l’activité humaine. Pourquoi cette orientation et ce choix dans les films ? J’ai commencé avec des films appelés expérimentaux. Jamais des films narratifs, mais des films explorant des thèmes....

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