Dans son rapport 2020 sur l’éducation intitulé « Économie politique de l’éducation au Liban », la Banque mondiale relève déjà les résultats insuffisants des élèves du Liban lors des tests conduits en 2015. Photo d’illustration Bigstock
C’est l’histoire d’une descente aux enfers amorcée il y a une bonne décennie. Bien avant l’effondrement de la livre libanaise face au dollar et la pandémie de Covid-19. C’est à partir de 2007 qu’a débuté la baisse inexorable des performances des élèves du Liban aux épreuves internationales de maths, sciences et lecture. Au point de se retrouver aujourd’hui en queue de peloton. Alors forcément, la crise actuelle politique, sanitaire, économique et financière ne peut que terrasser encore plus un secteur éducatif à bout de souffle, sans vision, sans normes, sans responsabilisation, sans souci de l’élève, gangrené par la corruption, le clientélisme, les interventions politiques. Un secteur dont nombre d’experts assurent qu’il ne peut être réformé ni même redressé par le pouvoir politique responsable de son effondrement. « L’éducation est à l’image du pays, paralysée par les clans, la corruption et le clientélisme politique. Impossible, en l’absence d’un État assumant ses responsabilités, d’espérer changer les choses, ou même d’attendre la moindre amélioration », estime Maha Cheaïb, présidente du Center for Lebanese Studies, institut de recherche à but non lucratif, rattaché à l’Université libano-américaine (LAU). Et s’il reste des pôles d’excellence, représentés par une poignée d’écoles privées, celles-ci ne peuvent prétendre à elles seules, et qui plus est en temps de crise aiguë, tirer l’enseignement vers le haut, ni régler les aberrations d’un système obsolète et inéquitable, qui délaisse les plus pauvres, les plus lents et ceux qui nécessitent davantage d’attention.
La lecture en queue de peloton
Aujourd’hui, tous les voyants sont au rouge. Comparé à la moyenne des pays de l’OCDE, le Liban fait piètre figure dans les évaluations internationales de ses élèves, notamment les tests TIMSS et PISA conçus pour estimer les résultats d’apprentissage et aider au pilotage des systèmes éducatifs. Le premier étant mené sur des élèves de CM1 et de quatrième, le second sur des élèves âgés de 15 ans. Dans son rapport 2020 sur l’éducation intitulé « Économie politique de l’éducation au Liban », la Banque mondiale relève déjà les résultats insuffisants des élèves du Liban lors des tests conduits en 2015. Mauvais élève en sciences, le pays du Cèdre voit « ses résultats en maths chuter en-dessous de la moyenne internationale ». Il est aussi « rattrapé et même dépassé par les pays du monde arabe et d’Afrique du Nord ». Les résultats du test PISA 2015 sont si mauvais (en maths, sciences, lecture) que « les élèves libanais comptent en moyenne quatre ans de scolarité de retard par rapport aux élèves des pays de l’OCDE », révèle la BM. Et en lecture, le Liban est tout simplement « le moins performant » sur 70 participants.
Les résultats des tests TIMSS 2019 et PISA 2018 viennent confirmer ce consternant rapport. Non content d’être relégué à l’avant-dernière place en sciences au TIMSS 2019, le Liban affiche des résultats catastrophiques au PISA 2018. En mathématiques, il est classé 69e (sur 79 pays). En sciences, il occupe la 73e place, et en lecture, il est 75e sur 78 pays. Et si une poignée d’élèves du Liban caracolent en tête, ils ne représentent guère plus de 1 % en lecture et sciences, de 2 % en maths, la moyenne des pays de l’OCDE étant respectivement, pour ces matières, de 10, 7 et 11 %.
Intérêts conflictuels, absence de responsabilité, clientélisme politique
Il faut se rendre à l’évidence. La qualité de l’éducation qui faisait autrefois la fierté des Libanais est largement en dessous de la moyenne mondiale. Elle est aussi nettement en deçà des perceptions qu’en ont les Libanais. « Lorsqu’on demande à l’opinion publique d’évaluer le système éducatif libanais, 76 % des personnes font part de leur opinion positive. Or cette perception de qualité est bien loin de refléter la réalité », observe la BM. Mis en cause, « l’instabilité politique, la prise de décision consensuelle, le manque d’efficacité organisationnelle, la centralisation du pouvoir », mais aussi « les intérêts conflictuels des (trop) nombreux acteurs du secteur, qui empêchent la réalisation des résultats scolaires pour tous les enfants ». Intérêts qui entraînent forcément une « absence de responsabilité ».
En deux mots, l’élève du Liban n’est pas au cœur des préoccupations des autorités. Comme nombre de ministères dits de service, le ministère de l’Éducation est plutôt une machine destinée à servir le clientélisme politique. « Les politiciens utilisent ce secteur pour fournir des services à leurs électeurs, par exemple, par le recrutement et le déploiement d’enseignants », dénonce la BM. « L’élève n’est pas au cœur de l’apprentissage. L’éducation souffre de mauvaise gouvernance. Et son mal est politique », renchérit le chercheur Adnan el-Amine, professeur à l’Université libanaise et spécialiste en sociologie de l’éducation. Car tout est grippé dans le système éducatif libanais, depuis la qualité de l’enseignement jusqu’aux programmes scolaires inchangés depuis 1997, en passant par le taux élevé de décrochage scolaire (aucun chiffre disponible), sans oublier l’accès limité des réfugiés syriens à l’école. C’est pourtant par milliards de dollars que les aides au secteur ont afflué. « À quoi ont servi tous ces fonds ? » demande le Pr Amine, évoquant « les programmes inutiles de formation d’enseignants du secteur public, l’embauche de surnuméraires avec pour seul intérêt de servir des intérêts partisans, et personne pour rendre des comptes », déplore-t-il.
Du financement public excluant les plus pauvres aux résultats catastrophiques des élèves du Liban aux tests internationaux, les chiffres consternants de la Banque mondiale, de l’OCDE et des tests PISA.
431 heures d’enseignement par an contre 771 pour les pays de l’OCDE
Cela dit, le secteur de l’éducation au Liban pèche par un faible financement public par rapport aux standards internationaux. Et ce, depuis bien avant l’effondrement de la monnaie nationale. « Entre 2013 et 2015, le gouvernement n’avait dépensé en moyenne que 900 millions de dollars par an, soit 5,5 % des dépenses publiques et 1,8 % du PIB », rapporte la Banque mondiale. Le financement public de l’éducation est alloué à « de multiples canaux » : au fonctionnement des écoles publiques à partir du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, à la formation des enseignants et au développement des programmes par l’intermédiaire du Centre pour la recherche éducative et le développement (CERD), à la construction d’écoles par le biais du Conseil du développement et la reconstruction (CDR), aux subventions aux écoles privées gratuites, aux allocations aux fonctionnaires leur permettant d’inscrire leurs enfants à l’école privée, et enfin à l’inspection scolaire entre autres mécanismes. Quant au marché du secteur éducatif privé qui scolarisait, en 2018, 71 % des élèves du pays, « il s’élève, en moyenne, à 1,6 milliard de dollars par an ». Un montant dont l’État ne couvre que 200 millions sous forme de subventions, le reste étant financé par les écolages versés par les parents d’élèves.
Sauf que ce faible financement n’a pas empêché les autorités d’augmenter les salaires des enseignants, pour compenser l’inflation des salaires de la fonction publique. « En 2015 (bien avant l’adoption de la nouvelle échelle des salaires), enseignants et fonctionnaires ont vu leurs salaires grimper de 36 % par rapport à 2011 et de 140 % par rapport à 2006, portant ainsi les dépenses publiques à 1 743 dollars par élève », note la BM. « Avec le système de promotion automatique des enseignants basé sur l’ancienneté, la paie des enseignants de la fonction publique atteint les rangs des hauts fonctionnaires. Et pourtant, 40 % n’avaient pas de diplôme universitaire en 2015 », précise l’institution financière. Mais alors que la tâche des enseignants baisse avec les années de service, « aucune responsabilité n’est confiée aux plus expérimentés, en dehors de l’enseignement ». Ce qui a nécessité l’embauche de contractuels. « Par conséquent, le Liban affiche un niveau de tâche particulièrement bas demandé aux enseignants. Ils enseignent en moyenne 431 heures par an, contre 771 heures par an pour les pays de l’OCDE », révèle la BM. Une réalité qui s’accompagne « d’un manque flagrant de productivité des équipes au sein du ministère de l’Éducation », constate Maha Cheaïb.
La structure complexe du secteur et le nombre important d’acteurs posent également problème. Car leur financement par l’État se fait sans stratégie nationale, sans contrôle et sans responsabilité, ce qui accorde une importance exagérée aux décisions discrétionnaires. « Les écoles privées gratuites (14 % des élèves), souvent communautaires, sont un puits sans fond. Les malversations y sont nombreuses, les listes d’élèves gonflées ou carrément inventées, car le financement public alloué se fait sur base du nombre d’élèves », révèle Adnan el-Amine. « Tant d’argent a été dépensé à tort et à travers pour les différentes caisses allouées à l’éducation, comme les soi-disant formations d’enseignants. Nous en voyons aujourd’hui le résultat lamentable », ajoute Maha Cheaïb. Même chose au niveau de la refonte de programmes scolaires qui n’ont jamais vu le jour. Sans parler des sommes considérables dépensées pour la construction d’écoles publiques qui n’ont jamais accueilli le moindre élève. Des projets accordés à des entrepreneurs sous le sacro-saint principe du « favoritisme politique ».
Les solutions existent pourtant
Le résultat se traduit non seulement par les piètres performances des élèves du Liban aux tests internationaux, mais aussi par le terrible constat de la BM du « manque d’équité » entre les élèves. « Les classes sociales les plus défavorisées sont celles qui bénéficient le moins du financement public à l’éducation. Les élèves les plus pauvres n’atteignent pas (ou si peu) les degrés élevés d’éducation, regrette l’institution onusienne. Aux niveaux secondaire et tertiaire (post-secondaire) de l’éducation, la part des 20 % des élèves les plus pauvres ne dépasse pas 11 et 4 %. »
Des solutions existent pourtant. « Il est impératif d’élaborer une stratégie nationale globale, porteuse d’une vision d’avenir », préconise Nada Moghaizel Nasr, doyenne honoraire de la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Saint-Joseph, et déléguée du recteur à l’assurance-qualité et la pédagogie universitaire. Pratiquement, cette stratégie consiste « à revoir les programmes scolaires, de manière à développer les compétences des enfants, nécessaires au XXIe siècle », à « revoir aussi la loi qui régit les métiers de l’éducation, enseignement, direction d’établissements, cadres scolaires, en vue de professionnaliser et valoriser ces métiers ». Métiers pour lesquels il est nécessaire de « concevoir un cadre national de qualifications ». Il faudrait enfin « créer une agence nationale d’assurance-qualité relative aux établissements scolaires ». « Dans un pays comme le nôtre, une agence nationale d’assurance qualité pour l’enseignement scolaire serait un vrai levier de développement, estime la spécialiste. Car la qualité de l’éducation doit être inclusive. » D’où la nécessité pour ces quelques mesures, entre autres, conclut Mme Moghaizel, de découler « d’une vision et d’une volonté politique soucieuses d’assurer une qualité d’éducation pour tous ». Les autorités auront-elles le courage d’entreprendre ce chantier ?




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Et dire que le système éducatif était un des meilleurs ???
16 h 53, le 28 avril 2021