De nos jours, les digues de la francophonie résistent mal aux coups de boutoir incessants d’une idéologie anglo-saxonne qui s’exporte partout dans le monde, surtout dans le domaine des affaires. Cette culture transatlantique prône le conformisme, l’utilitarisme et le consumérisme. Ainsi, le père Noël est détrôné par Santa Claus et la sainte Barbe est éclipsée par Halloween.
L’engouement pour la culture anglo-saxonne est surtout évident dans le domaine de l’éducation. Au Liban, de nombreux parents choisissent d’inscrire leurs enfants dans des établissements anglo-saxons au vu de la valeur ajoutée de la langue anglaise à l’échelle mondiale. Les chiffres sont éloquents : le vivier francophone a dégringolé de 70 à 50 % en l’espace de vingt ans dans les établissements scolaires. Il est à craindre que le déclin de la langue française perdure à l’avenir.
C’est principalement dans les milieux sociaux défavorisés que la tendance francophone vire à la baisse. En effet, les cours multidisciplinaires divulgués en langue française sont de plus en plus désertés chaque année dans les écoles publiques, alors que les cours multidisciplinaires en anglais font de plus en plus salle comble. Même l’Université Saint-Joseph, institution viscéralement francophone jusqu’à la moelle, dispense de plus en plus des cours en langue anglaise et commence même à octroyer des diplômes exclusivement en langue anglaise. Ce revirement stratégique est fort significatif dans la mesure où il présage une rupture abrupte et profonde de l’institution jésuite avec ses racines ancestrales.
Force est de constater, cependant, qu’une formation francophone comporte des bénéfices significatifs tant au niveau professionnel que personnel. De prime abord, la francophonie favorise le plurilinguisme. Les élèves qui apprennent d’abord le français peuvent ensuite facilement s’orienter vers l’anglais. Au Liban, plus de la moitié des bacheliers du bac français et des filières scolaires dites francophones choisissent de poursuivre leurs études dans les universités s’inspirant du système anglo-saxon. L’apprentissage linguistique en sens inverse (formation scolaire anglo-saxonne et ensuite formation universitaire francophone) est rare, voire inexistant. Au final, ceux qui fréquentent les établissements scolaires francophones jouissent de l’avantage supplémentaire de pouvoir évoluer non seulement dans des environnements anglo-saxons, mais aussi dans des milieux francophones. Pourquoi donc rechigner à acquérir le français comme langue supplémentaire, surtout si elle est éminemment belle et largement répandue ?
En outre, la langue française n’est pas prête de disparaître dans un futur proche. Au contraire, elle a le potentiel de foisonner à l’avenir et de devenir un facteur primordial de dialogue et de développement socio-économique à l’échelle planétaire. Nombreux sont les pays qui fournissent des réservoirs significatifs à la francophonie. Sur les cinq continents, il y a plus de 300 millions de femmes et d’hommes qui alimentent cette langue commune. Au Liban, la communauté chiite libanaise, grâce notamment à une forte émigration vers les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Sénégal, Bénin, Mali et Guinée), fournit un réservoir aussi significatif qu’inattendu à la francophonie libanaise.
De surcroît, la langue française possède un riche vocabulaire qui provient du latin. Elle peut donc servir de langue de référence dans des sujets complexes où un mot mal choisi ou mal placé peut faire toute la différence. Finalement, et surtout, la francophonie ne peut être sommairement résumée à l’usage et la maîtrise de la langue française comme moyen de communication. C’est bien plus que cela. La francophonie se définit essentiellement comme une « langue de culture » qui répand, dans son sillage, un raffinement exquis dans la façon de raisonner et une élégance sublime dans la façon de s’exprimer. Dans son opuscule de 1549 intitulé La défense et illustration de la langue française, Joachim du Bellay évoque le français comme une langue viscéralement matricielle qui provient du cœur de la culture et qu’il faut utiliser avec « grâce ».
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