Critiques littéraires Roman

Philippe Delerm, traqueur de goût et de sens

Confession minimaliste ou réflexion profonde, Philippe Delerm cultive depuis ses débuts en littérature le génie de l’observation de ces petites choses qui font le prix d’une vie. Il en a fait un jeu, un mode d’emploi et aujourd’hui, magnifiquement, dans La Vie en relief, une sorte de testament d’écriture.

Philippe Delerm, traqueur de goût et de sens

© Thesupermat — Travail personnel

La Vie en relief de Philippe Delerm, Seuil, 2021, 240 p.

Depuis la lecture de La Première gorgée de bière, chez Gallimard en 1997, tout le monde sait identifier le style Delerm. Il s’agit d’un regard particulier qui s’invite dans le quotidien ou, pour le dire autrement, un art consommé de poser sur le monde un regard avec une sensibilité accrue. Il y a une méthode Delerm, comme il y a une méthode Assimil ou une méthode Coué. Un truc imparable. Partez du quotidien, considérez-le longuement, puis choisissez un fait imperceptible comme le ronronnement à l’oreille d’un frigidaire, la sensation sur le pied d’espadrilles ayant pris l’eau ou celle de la première gorgée de bière par jour de grande chaleur, alors tirez à vous le fil de la sensation et livrez spontanément l’impression poétique qu’elle suggère. Le résultat est garanti.

Dans La Vie en relief, Delerm poursuit son œuvre, peaufine sa méthode. Tel un archéologue patient, il traque la pépite enfouie dans le quotidien ; tel un sémiologue inspiré, il la retraduit dans un langage qui lui confère un nouveau sens. Ainsi des souvenirs de jeunesse de l’auteur où deux films s’étaient imposés, Crin-blanc et Le Ballon rouge. L’un était en noir et blanc et l’autre en couleur, ce qui fait dire joliment à Philippe Delerm qu’il ne sait plus aujourd’hui si son enfance « était en noir et blanc ou en couleurs ». Docteur es réminiscences, Delerm retrouve, revoit, ressent, retranscrit l’« impalpable velouté » d’une glace à l’eau au goût mélangé d’orange et de citron. Ou, tout au contraire, « la barbarie d’un gymnase » de lycée avec ses odeurs de sueur et de chaussettes. Une fois Delerm revisite les jours aux champs avec un père instituteur mais fier de savoir manier la fourche. Une autre fois, c’est le souvenir d’une partie de foot qui revient avec ce don qu’ont les enfants d’improviser une partie à partir de rien, y compris une canette de bière qui soudain fait office de ballon. Delerm retrouve au tintement près le son de ces jours-là.

« Vivre par les toutes petites choses. Des sensations, infimes, des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs, des atmosphères. Écrire sur tout cela. Car écrire et vivre, c’est la vie en relief, une opération qui s’est imposée lentement. » On a l’impression que la somme de ces souvenirs et de ces sensations est tout autant fragile que forte, unique qu’universelle. C’est bien là la force de l’écriture de Delerm : derrière la confession intime d’une vie (très belles pages sur le couple qu’il forme avec Martine sa femme ou le grand-père qu’il est de Sacha et Simon, les enfants de Vincent Delerm, son fils chanteur), faire éprouver au lecteur un sentiment de communion avec lui. Delerm parle à une génération, celle qui a roulé en Aronde, celle qui a ri aux Vacances de M. Hulot et qui frémit à la voix de Bourvil quand il chantait La Tendresse. Mais il parvient à en faire quelque chose de plus grand qu’une petite musique nostalgique. Ce désir de partage, il en fait un pacte de lecture. Aux petites choses, redonner une grandeur que chacun peut se réapproprier.

« Ce n’est pas le canyon du Colorado qui fait le relief de la vie, c’est le goût du bonheur et son inquiétude ». Derrière son atour léger, le texte de Delerm interroge la question de la vieillesse et de la mort en face. Il a vu son père et sa mère partir. Il sait qu’un jour ce sera son tour. « Coincés dans une souricière, les hommes jouent jusqu’au bonheur l’héroïsme et la légèreté. Et c’est tellement plus fort et plus subtil que la mort. ». En attendant, Delerm demeure dans une forme d’attente contemplative légèrement inquiète puisque c’est dans sa nature. Mais dans le fond la vie le ravit. Il a compris qu’elle était riche de goût et de sens. Seulement pour le savoir et l’éprouver, il convient de s’y intéresser. Delerm la traque partout où elle se trouve de sorte qu’elle demeure à jamais une source d’inspiration inépuisable. Les mots rehaussent la vie. Delerm l’a compris depuis longtemps.


La Vie en relief de Philippe Delerm, Seuil, 2021, 240 p.Depuis la lecture de La Première gorgée de bière, chez Gallimard en 1997, tout le monde sait identifier le style Delerm. Il s’agit d’un regard particulier qui s’invite dans le quotidien ou, pour le dire autrement, un art consommé de poser sur le monde un regard avec une sensibilité accrue. Il y a une méthode Delerm, comme il y a...

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