© JF Paga
L’Ami arménien d’Andreï Makine, Grasset, 2021, 216 p.
Dans L’Ami arménien, le narrateur se souvient d’une amitié adolescente qui aura marqué toute sa vie. L’action se situe dans une ville de Sibérie au début des années 1970. Un monde encore figé dans une société rigide et où loin de l’idée d’un communisme fraternel les rapports humains sont impitoyables. Au sein du pensionnat où il est élève, l’auteur apprend à faire sa place. C’est-à-dire la plupart du temps à jouer des coudes et à se battre. Il a quatorze ans. Il est orphelin. Autour de lui, ce ne sont que des jeunes gens qui apprennent à s’endurcir, au risque de passer à côté de leur enfance. On ne rêve plus beaucoup. On se bat.
Au milieu de ces petits durs, futurs caïds, se trouve un enfant à part, d’un an son aîné, rejeté par l’ensemble du groupe. C’est Vardan. Il est de petite taille, de « complexion malingre ». Il ne cherche jamais querelle et son regard se perd souvent dans l’infini du ciel. Il réfléchit. Sa pensée est poétique. Le groupe a décidé d’en faire son bouc-émissaire tout simplement parce qu’ils ne le comprennent pas. Ils sont face à un être trop différent d’eux. « Je devinais ce qui excitait leur hargne : l’étrangeté de ce visage, sa finesse ciselée, et ses yeux – trop grands devaient-ils penser en le bizutant, aux cils trop longs, au dessin trop beau pour un garçon, des yeux de fille ! »
L’auteur commence alors à éprouver de l’intérêt et de la compassion pour ce garçon qui manque se faire massacrer par l’ensemble des élèves qui cherchent à asseoir leur force sur le plus faible. Il vient au secours de Vardan et se fait son protecteur, quitte à dégainer sa ceinture de cuir « alourdie d’une épaisse plaque d’acier ». En la faisant tourner dans les airs, il éloigne les assaillants.
Naît entre les deux adolescents une complicité quasi muette. Grâce à Vardan, l’auteur va découvrir un monde qui lui était insoupçonné, celui de la communauté arménienne qui vit au fin fond de la ville dans un quartier que l’on appelle le « Bout du diable ». Là sont relégués des exilés Arméniens dont la révolte a été matée. Ils vivent près de la grande prison dans une grande précarité au milieu d’« habitations tristes et délabrées ». Mais en deux traits de plume Makine redonne vie et dignité à ces personnes. Il y a Sarven, le géant moustachu à la carrure colossale qui défend le territoire, il y a Chamiran, la mère de Vardan qui pour la première fois le considère en « m’octroyant la qualité d’un adulte respecté ». Il y a aussi et surtout Gulizar qu’il croit être la sœur de Vardan et qui « ressemblait à l’une de ces filles du Caucase, héroïne de Lermontov ou du jeune Tolstoï, ces princesses montagnardes dont les illustrations de nos livres brossaient les silhouettes élancées de gazelles et les yeux immenses où rutilaient les braises des passions… »
En pénétrant au « Bout du diable » ou plutôt au « royaume d’Arménie » comme il se plait à le nommer, l’auteur vient de ressentir en un jour le sens du mot famille, la fidélité qu’apporte un ami et le parfum de l’amour. Sa vie d’homme peut commencer…
On sait que l’Académicien Makine a obtenu la nationalité française suite à l’obtention de son prix Goncourt. Cette langue qui est devenue la sienne après qu’une vieille dame l’a lui a apprise à l’âge de quatre ans, il sait comme nul autre la faire scintiller pour retrouver intactes les images de sa Sibérie natale. L’Ami arménien est une sorte de roman pur, c’est-à-dire qu’il est dur et cru quand il dépeint les conditions de ces exilés Arméniens dont la révolte a été matée et qui attendent, groupés autour de leur communauté en exil, la clémence de juges qui ne viendra pas. La plupart seront envoyés au Goulag.
Mais toute cette violence, toutes ces « vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire », cette folie des hommes, est rachetée par le portrait inoubliable que Makine fait de Vardan, l’ami. Ses traits stupéfiants, sa bonté désintéressée, sa façon poétique de considérer le monde et les choses font décoller le roman vers une ode pudique au sentiment irremplaçable de ce qu’est une amitié. Le récit se fait chant. Une beauté naît de la noirceur. Au cœur d’une Sibérie sombre, un éclat de lumière point entre deux jeunes gens qui porteront, s’ils le peuvent un jour, l’avenir du monde.