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Des chiffres et des lettres


Les chiffres, dit-on, ne mentent pas. Ils peuvent même parler si fort parfois qu’il y a de quoi en perdre le sommeil, même et surtout quand on est le chef de la première superpuissance mondiale.

Comme l’avait déjà fait son fantasque prédécesseur, Joe Biden n’a pas chômé du stylo, à peine venait-il d’emménager dans la Maison-Blanche. Et il s’est préoccupé, en priorité, de remettre quelque ordre dans la grande demeure nationale, qu’a trahie dans les grandes largeurs le mythe du rêve américain. Longtemps tenue en dérision par Donald Trump, la pandémie, indiquent les chiffres, a tué plus de citoyens US que ne l’a fait la Seconde Guerre mondiale. Non moins tragiques sont les incidences économiques de ce massacre : accro à l’opulence, au gigantisme des burgers, litrons de soda et autres seaux de pop-corn, l’obèse Oncle Sam est désormais méconnaissable. Dans un foyer sur sept, on ne mange plus à sa faim et jamais depuis la grande dépression les queues n’ont été plus longues devant les soupes populaires. D’où la mobilisation totale contre le Covid-19, le retour de l’Amérique dans le giron de l’OMS et les mesures d’assistance sociale édictées en catastrophe par le président.

Au niveau international, Joe Biden récoltait hier un large ouf de soulagement en annonçant sa volonté de reconduire pour cinq nouvelles années le traité New Start de réduction des armes stratégiques nucléaires signé avec la Russie. Le problème reste entier cependant pour ce qui est de cet atome persan qui gambade à nouveau, en toute liberté, depuis que Donald Trump a dénoncé l’accord sur le nucléaire iranien, l’une des réalisations les plus spectaculaires du tandem Obama-Biden. C’est sur ce terrain en effet que le nouveau président US va devoir très vite constater combien est ardu le maniement de la truelle du maçon quand il s’agit de reconstruire ce qu’a rasé le bulldozer. Comment en effet ramener le tigre radioactif dans sa cage sans cesser de montrer le fouet, sans renoncer aux pressions, à ces sanctions économiques dont Téhéran exige précisément la levée préalablement à toute négociation ? Se contenter de défaire méthodiquement ce qu’a fait Trump sans proposer des alternatives valables peut-il vraiment tenir lieu de stratégie, de vision, de fidélité aux idéaux moraux dont insiste à se parer toute présidence démocrate ?

Dans cette vaste et explosive partie du globe que sont le Proche et le Moyen-Orient, il y va de bien davantage, en effet, que le nucléaire iranien. Les royaumes du Golfe, le Yémen, l’Irak, la Syrie, le Liban et la Palestine ou ce qu’il en reste, tous ceux-là subissent, sous une forme ou une autre, les menées subversives d’une république théocratique habitée de nostalgiques ambitions d’empire. Et même un enfant se doute bien que c’est de l’issue d’éventuelles tractations irano-américaines, avec les accommodements mutuels qu’elles impliquent forcément, que dépendra en bonne partie la physionomie future de la région.

L’incertitude ambiante, nous ne sommes certes pas seuls à en endurer les affres. Tout à leurs hantises iraniennes, les monarchies pétrolières arabes n’ont que tièdement salué les résultats de l’élection présidentielle américaine. De son côté, Israël a de bonnes raisons de redouter le dépoussiérage, évoqué par les nouveaux maîtres de Washington, de la solution des deux États que Trump avait paru enterrer sous des monceaux de présents offerts, sans nulle contrepartie, à Netanyahu ; perspective qui ne peut évidemment que raviver les aspirations de ces damnés de la terre que sont les Palestiniens. Mais – il faut sans cesse y revenir – les Libanais, eux, quels espoirs leur sont réellement, rationnellement permis, dans l’état d’abandon politique, sanitaire et sociétal auquel les vouent criminellement leurs propres dirigeants? Pourquoi les puissances feraient-elles preuve de plus de compassion que ceux qui ont charge de notre peuple et qui s’ingénient à faire du Liban un État failli, discrédité au dehors comme au dedans et donc sacrifiable, largable, jetable ?

Après les chiffres, au tour des lettres. N’était le tragique de la situation, on épiloguerait sans fin sur la formulation des messages de félicitations adressés à Joe Biden par les plus hautes autorités libanaises. Il y est ainsi question d’empressement à travailler ensemble, alors même que le pouvoir est au chômage permanent. Mieux encore, d’œuvrer dans le culte de la vérité, de l’intégrité, de la justice, de la liberté et de la démocratie : toutes denrées devenues aussi rares, au Liban, que le pain, le médicament et bien d’autres nécessités vitales. Oui, en d’autres occasions, tout cela aurait pu prêter à sourire. Jaune.

Issa GORAIEB

[email protected]


Les chiffres, dit-on, ne mentent pas. Ils peuvent même parler si fort parfois qu’il y a de quoi en perdre le sommeil, même et surtout quand on est le chef de la première superpuissance mondiale.
Comme l’avait déjà fait son fantasque prédécesseur, Joe Biden n’a pas chômé du stylo, à peine venait-il d’emménager dans la Maison-Blanche. Et il s’est préoccupé, en priorité,...