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Culture - Film

Nadia Tuéni parcourt le Liban en 1980, et l’on dirait que c’est aujourd’hui...

« Hamasat » (« Murmures » en français, « Whispers » en anglais) de Maroun Bagdadi fait partie de la trentaine de films libanais que Netflix a eu la brillante idée d’exhumer au lendemain du 4 août 2020.

Nadia Tuéni parcourt le Liban en 1980, et l’on dirait que c’est aujourd’hui...

Une poétesse au verbe immortel face à un pays qui renaît de ses cendres. Photo DR

Netflix vient d’exhumer ce trésor caché du réalisateur Maroun Bagdadi, au fil duquel il accompagne la poétesse Nadia Tuéni en 1980, alors qu’elle redécouvre son pays encore plus abîmé par la guerre civile, mais son Liban plus fou et attachant que jamais…

Impossible de repenser à l’œuvre du réalisateur et scénariste libanais mort en 1993 sans citer Les Petites Guerres, présenté en 1982 dans la sélection Un Certain Regard du Festival de Cannes, et dont le titre résume à lui seul la mise en abîme qu’emboîte la trame du film : les petites batailles, personnelles et intimes, de trois jeunes Libanais qui se cherchent au cœur d’un Liban changeant, fouetté par les prémices de la guerre civile. Impossible, non plus, de ne pas évoquer son Hors la vie, sélectionné pour le Festival de Cannes 1991 (prix du jury ex aequo avec Europa de Lars von Trier). À l’époque, le réalisateur libanais s’était inspiré du récit du journaliste Roger Auque, qui avait fait partie des otages français au Liban, pour raconter le kidnapping d’un jeune reporter français (interprété par Hippolyte Girardot) et ainsi revenir sur le sort des otages de cette guerre absurde. Sur la page Wikipédia de Bagdadi, en plus de ces deux longs-métrages qui lui ont valu sa notoriété, toutefois sous-estimée par rapport à son immense talent, tous ses autres films sont également mentionnés. Mais, étrangement, il en manque un qui a peut-être été omis, comme le sont ces trésors qu’on retrouve, avec le temps, au fond d’un tiroir et dont on se demande comment on a pu les oublier. Il s’agit de Hamasat, Murmures en français, Whispers en anglais, datant de 1980 et que Netflix a eu la brillante idée d’exhumer, avec une trentaine d’autres films libanais, au lendemain du 4 août 2020.

Dans le road-movie « Hamasat » de Maroun Bagdadi, la poétesse Nadia Tueni déambule entre les ruines d’un Liban à l’histoire cyclique. Photo DR

Ce fou Liban

Sur le papier, on pourrait qualifier ce long-métrage de documentaire dans la mesure où la caméra de Bagdadi y accompagne Nadia Tuéni en 1980 alors qu’elle parcourt le Liban, du Akkar à Tyr, et redécouvre, au fil de balades ou de rencontres, son pays encore plus abîmé par cinq ans d’une guerre pour rien. Pourtant, il faut être libanais pour comprendre que Whispers dépasse la portée d’un simple documentaire, dans la mesure où il se vit comme un périple dans les ruelles sinueuses de notre mémoire collective, une plongée dans ces questions inhérentes à notre condition de Libanais, dans ces émotions qui nous partagent, à savoir la nostalgie, la défaite, la douleur, la confusion, mais aussi la résilience, l’espoir et la folie, peut-être, aussi. « Il est fou mon Liban », répète d’ailleurs à plusieurs reprises la poétesse dont la voix arrachée d’un autre temps enveloppe la pellicule de Bagdadi d’une matière occulte et donne ainsi à Whispers une dimension d’autant plus troublante.

Pour mémoire

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C’est donc sur les pas de Nadia Tuéni, hissée sur des talons au milieu des ruines de Beyrouth, que l’on s’accroche à ce qui était et ne sera plus ; au rythme de son phrasé empreint de l’accent de son Baakline natal et qui n’a rien à envier à sa prose en français, que l’on s’embarque pour une sorte de road-movie d’une heure et demie. Au départ dudit périple, tandis que la poétesse déchiffre l’épave des vieux souks de Beyrouth, sa voix vient se poser sur son regard absent, un regard qu’on ne lui connaissait pas. « Beyrouth est devenue des ruines. Avec le temps, les ruines deviennent belles. Mais moi, je ne m’habituerai pas. » Sachant l’étendue de la subtilité combinée de Bagdadi et Tuéni, avoir commencé Whispers par cette phrase n’est pas un hasard, tant elle contient dans ces quelques mots tout ce qu’on emporte avec nous après avoir visionné ce film : elle ressemble à cela notre histoire, on constate le désastre sans jamais comprendre pourquoi, mais on refuse de l’accepter, alors on recommence. Sans jamais comprendre pourquoi non plus.

Un terrible déjà-vu

Et ce n’est pas la dizaine de personnages dans l’intimité desquels la poétesse s’introduit le long du film qui contrediront cela. Si chacun d’entre eux – dont le photographe Nabil qui accompagne Nadia Tuéni dans les rues de la capitale déchiquetée, l’évêque Khoury de la ville de Tyr, Moussa Freige à Hoch dans la Békaa qui promet qu’il ne quittera jamais sa terre, l’agriculteur du Hermel Hassan Saab, Michel Alouf, l’ex-propriétaire de l’hôtel Palmyra à Baalbeck, l’homme d’affaires et politicien Henri Pharaon, Ziad Rahbani, l’architecte Khalil Khoury ou Haitham Haddad, un étudiant en architecture à l’AUB – raconte une ville, une contrée lointaine, un accent, une microculture, une classe sociale, toutes ces bribes d’histoires ne font que se rejoindre pour tisser une toile de fond, celle de notre mémoire collective. Sans exception, et même si certains de ces hommes interviewés ont rejoint les rangs de la guerre – « pour s’amuser, je crois », confie un personnage –, aucun d’entre eux ne parvient à mettre des mots sur cette ineffable guerre. Ils semblent tous suspendus dans le vide, dans ce moment où, à défaut de digérer le traumatisme, on recolle les morceaux en tentant d’endiguer le passé; où l’on appelle ceux qui sont partis à revenir ; où l’on prône la résilience comme l’arme ultime ; où l’on danse et boit et fume pour conjurer le destin, alors que dans le fond, ils savent tous que « Mon pays est en train de se terminer », comme le constate Nadia Tuéni sur le chemin entre Tyr et Beyrouth. Mais le plus troublant, c’est qu’on a l’impression que chacun des mots murmurés par elle ou par ses interlocuteurs a été prononcé pour décrire ce que vit le Liban en ce moment. D’un côté, certes, ils nous mettent en face de ce constat : quarante ans plus tard, rien n’a changé. Et pourtant, quand on repense à l’infini talent qui est sorti de ce petit pays, notamment l’alliance Tuéni-Bagdadi, deux étoiles mortes trop tôt, on se dit que d’une manière ou d’une autre, il sera sauvé.


Netflix vient d’exhumer ce trésor caché du réalisateur Maroun Bagdadi, au fil duquel il accompagne la poétesse Nadia Tuéni en 1980, alors qu’elle redécouvre son pays encore plus abîmé par la guerre civile, mais son Liban plus fou et attachant que jamais… Impossible de repenser à l’œuvre du réalisateur et scénariste libanais mort en 1993 sans citer Les Petites Guerres,...

commentaires (4)

Ce film - plus des impressions ineffables - et surtout l'allure et les couleurs de Nadia Tueni dans ce film sont gravés dans ma memoire. J 'avais deja ete inspiree par cette scene de Nadia Tueni sur ses talons il y a quelques annees , je mets en lien mon billet d'alors https://www.agendaculturel.com/article/Nicole_V_Hamouche_Beyrouth_en_3_T

Nicole Hamouche

18 h 49, le 23 janvier 2021

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Commentaires (4)

  • Ce film - plus des impressions ineffables - et surtout l'allure et les couleurs de Nadia Tueni dans ce film sont gravés dans ma memoire. J 'avais deja ete inspiree par cette scene de Nadia Tueni sur ses talons il y a quelques annees , je mets en lien mon billet d'alors https://www.agendaculturel.com/article/Nicole_V_Hamouche_Beyrouth_en_3_T

    Nicole Hamouche

    18 h 49, le 23 janvier 2021

  • En 1980 ? ""Une poétesse au verbe immortel face à un pays qui renaît de ses cendres"". L’immense Nadia Tuéni pleurait son pays, toujours sous les cendres, en 1980. Petite confusion.

    L'ARCHIPEL LIBANAIS

    14 h 33, le 22 janvier 2021

  • 1980, aujourd'hui... C'est un message d'espoir : le Liban renaît toujours de ses cendres. Phénix, Phénicie...

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 18, le 22 janvier 2021

  • Le film de Maroun est sublime, Nadia magnifique et to le présente tellement bien.

    karim souki

    04 h 43, le 22 janvier 2021

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