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Agenda - Hommage

« Il a admirablement joué Schumann »

Mercredi 13 janvier, Henri Goraieb a tiré sa dernière révérence à ses proches, à ses amis et surtout au public qui l’avait bien connu. Né au Liban le 9 mai 1935, de père libanais et de mère française, Henri Goraieb possédait cette double culture libano-française qui faisait la particularité des grands artistes du Liban. Dès son enfance, la musique avait pris une importance capitale dans sa vie. À six ans, ses parents le confiaient à un pianiste tchèque Mr. Weigel qui affirma que l’enfant était très doué et doté d’une oreille absolue, cette oreille qui était sa signature, lui donnant la possibilité de jouer au piano tout ce qu’il entendait et de retenir par cœur toutes les partitions.

Henri Goraieb a toujours gardé cette mémoire exceptionnelle, allant même jusqu’à être qualifié de véritable encyclopédie musicale vivante par tous ses pairs. C’est avec une facilité déconcertante qu’il jouait une grande partie du répertoire pour piano. Son premier grand concert eut lieu en 1948 ; Henri Goraieb n’avait que 13 ans, et il interpréta le concerto en la mineur pour piano d’Edward Grieg. Plus tard, il se rend à Paris et travaille le piano avec la grande pédagogue Germaine Mounier qui aura une influence bénéfique sur lui. Par la suite, il entre dans le « giron » de la très célèbre Marguerite Long, dont la force de caractère et l’intelligence musicale stimuleront le tempérament de concertiste du jeune Henri Goraieb. C’est aussi à cette époque qu’il rencontre le pianiste russe Oleg Iganov, professeur au Conservatoire de Moscou et dont les conseils avisés lui permettront d’allier sa profonde musicalité à la légendaire technique pianistique russe.

En 1957, au Festival de Baalbeck, Henri Goraieb joue le Concerto de Schumann, accompagné par l’orchestre de l’Académie Santa Cecilia de Rome. À l’issue de ce concert, le grand chef d’orchestre Charles Munch écrit ces quelques mots à Marguerite Long : « Chère, chère Amie. Je viens d’entendre un jeune pianiste libanais qui a admirablement joué Schumann. Son nom est Goraieb. Encore un qui joue si bien parce qu’il est un des vôtres. Avec toute ma profonde affection, votre Charles. »

Soliste, Henri Goraieb avait été accompagné par de grands orchestres prestigieux (Orchestre national de la Radio française – Orchestre philharmonique de Radio France – Orchestre de chambre de l’ORTF – Orchestre symphonique de Bucarest – Orchestre symphonique de Monte-Carlo – Orchestre symphonique de Radio Luxembourg – Orchestre de chambre Jean-François Paillard – etc.), donnant ainsi de nombreux concerts et récitals dans les capitales et grandes villes européennes.

Professeur au Conservatoire national du Liban dans les années 60 et 70, il avait dû quitter le Liban au début de la guerre civile en 1975 pour s’installer à Paris. Sa passion pour tout genre de musique, et particulièrement l’art lyrique, lui avait ouvert les portes de France-Musique à Paris et lui avait permis de présenter durant 18 années, chaque semaine, un programme lyrique suivi assidûment par les plus grands mélomanes français.

Retiré de la vie musicale pour des raisons de santé, Henri Goraieb était retourné depuis quelques années s’installer au Liban. Mais cela ne l’avait pas empêché de reprendre le chemin des concerts où, accompagné par l’orchestre des Jeunesses musicales du Liban, il nous avait offert le 15 janvier 2015 un boulversant concerto pour clavier en ré mineur de Jean Sébastien Bach, et le 11 novembre 2018, une étincelante interprétation du Concerto n° 13 pour piano de Mozart, avec Walid Moussallem comme chef d’orchestre.

L’inventivité et son approche du clavier lui permettaient de se donner à des jeux de timbres que l’on entend rarement au concert. Henri Goraieb s’attachait à caractériser les plans sonores : grâce à sa riche palette, il poussait loin l’art de la nuance. Son jeu était captivant par l’énergie qui s’en dégage et par cette manière de tenir l’auditeur en haleine tout au long de l’œuvre.

Dans les mouvements lents, la beauté de la ligne musicale d’essence vocale était présente tout au long du morceau : c’était des moments de grâce que Henri Goraieb offrait à son auditoire, jouant la discrétion avec une fragilité qu’on pourrait qualifier à fleur de peau.

Dans les mouvements rapides, Goraieb portait le piano à incandescence : sa brillante technique au piano n’avait d’égale que sa verve, et son esprit étincelant d’intelligence et de vivacité. Parmi les œuvres qu’il a enregistrées, on ne se lassera jamais d’écouter la magnifique version du Concerto pour piano de Schumann qu’il avait réalisée dans les années 80 avec l’orchestre de la Radio de Luxembourg placé sous la direction de Louis de Froment.

Henri Goraieb nous a légué un immense trésor que sont ses enregistrements réalisés tout au long de sa carrière ainsi que ses recherches dans le domaine lyrique qu’il avait minutieusement accompli durant les dix-huit années passées à France-Musique. Personne incontournable dans le domaine de la musique au Liban, nous saluons le grand artiste qui vient de nous quitter si discrètement. Nos pensées vont à tous ceux qui l’ont connu et aimé.

Étienne KUPÉLIAN

Critique musical


Mercredi 13 janvier, Henri Goraieb a tiré sa dernière révérence à ses proches, à ses amis et surtout au public qui l’avait bien connu. Né au Liban le 9 mai 1935, de père libanais et de mère française, Henri Goraieb possédait cette double culture libano-française qui faisait la particularité des grands artistes du Liban. Dès son enfance, la musique avait pris une importance...