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Culture - Disparition

Henri Goraieb, une mélodie céleste éternelle

Le 13 janvier 2021, à 9h du matin, le cœur du grand pianiste a lâché, à l’âge de 85 ans.

Henri Goraieb, une mélodie céleste éternelle

Henri Goraieb, un talent de pianiste et un savoir encyclopédique. Photo Roland Sidawy

Le virtuose libano-français des touches d’ivoire Henri Goraieb vient de quitter ce monde de dissonances macabres pour se frayer un chemin vers celui des mélodies célestes. Son départ prévisible à l’âge de 85 ans – il était affaibli par un accident vasculaire cérébral survenu il y a une douzaine d’années – et pourtant considéré comme prématuré par ses proches, laisse une myriade d’orphelins affligés par ce deuil, comptant dans leurs rangs des générations de musiciens et compositeurs mais aussi un public et des mélomanes fidèles durant maintes décennies.

L’éminent historien-musicologue français André Lischke, grand expert de la musique russe, bouleversé par la mort de son vieil ami, déclare à L’Orient-Le Jour : « La nouvelle m’attriste profondément. C’est une personne de grande qualité humaine et artistique qui disparaît ! Bien que cela date de pas mal d’années, j’ai des souvenirs très vifs d’Henri, de sa gentillesse et de sa grande culture d’esprit. Et je comprends qu’au-delà du deuil personnel, ce soit aussi une perte à l’échelle de son pays, qui se doit aujourd’hui de lui rendre un hommage collectif. »

D’une humilité étonnante

Grâce à sa fougue artistique et sa virtuosité pianistique, Goraieb a réussi à (re)mettre en musique ce nouvel âge d’or auquel rêvaient Beethoven et Mozart, et à se hisser, ainsi, au rang des grands pianistes de la scène internationale. Sa carrière marquée par les vertus autant que par les succès et appréciée à l’étranger est une preuve de plus que nul n’est prophète en son pays. Musicien visionnaire et génie incontournable du clavier, il a osé délaisser et dépasser les stéréotypes du « pianiste prodige » qui cherche lamentablement à voler la vedette aux compositeurs des chefs-d’œuvre musicaux de l’humanité.

Pour mémoire

Henri Goraieb : La musique était ma seule raison de vivre

Ainsi, en 1973, à la suite d’un grand concert donné à Gera, la critique allemande salua son interprétation du premier Concerto en ré mineur de Johannes Brahms, considérant que Goraieb, se passant des effets exagérés habituels, a réussi à se conformer à l’esprit même de l’œuvre, en mettant à son jeu de conception classique un souffle romantique : « Si son Brahms n’a été le “nôtre”, il était celui qui devrait être. » Malgré la notoriété dont il jouissait, il demeura jusqu’au dernier instant empreint d’une simplicité rare et d’une humilité étonnante. « Depuis son admirable Concerto de Schumann, enregistré avec l’Orchestre du Luxembourg, jusqu’aux très nombreux enregistrements pour la Radio française et les innombrables captations en direct de ses concerts, Henri Goraieb n’a cessé de prodiguer ce qui pour moi résume la qualité essentielle d’un pianiste : un art consommé de la ligne vocale, sensible et souple, et pourtant rigoureuse », raconte le pianiste Billy Eidi les larmes aux yeux. Il ajoute que notre époque, qui abonde chaque jour davantage en pianistes supérieurement doués, d’une adresse, d’une précision inouïes, ne devrait jamais oublier que l’éblouissement suscité à bon droit par la vélocité, la puissance, les bonds d’acrobate, ne remplace pas l’émotion d’un beau chant, et de la vivante polyphonie qui l’entoure. Et de conclure : « J’ajouterais brièvement que la liste des compositeurs qu’Henri a mis à son répertoire, de Chopin à Granados, de Mozart à Chostakovitch, de Schubert à Hindemith, témoigne de sa curiosité d’oreille et d’esprit. Ses propres émissions radiophoniques étaient des preuves de savoir encyclopédique en même temps que d’amour fervent, adressé autant aux musiciens qu’à leurs interprètes. »

Confidences d’un érudit

Depuis le début des années 1980, la voix chaleureuse d’Henri Goraieb résonnait, à l’antenne française, avec les accents de sa terre natale : ses émissions Archives lyriques et Première Loge rendaient, tout au long de 18 ans consécutifs, hommage à des générations d’artistes de l’école française de chant, alors injustement oubliée, quand elle n’était pas carrément « vilipendée », selon l’expert incontournable du cantor de Leipzig, Gilles Cantagrel, directeur de France Musique à cette époque. Il témoigne pour L’OLJ : « Si je devais caractériser ses émissions parmi d’autres, je dirais qu’elles étaient d’abord le fait d’une voix, c’est-à-dire d’un homme qui s’adresse à une personne amie, comme en tête-à-tête, avec qui il partage ses enthousiasmes, ses souvenirs, peut-être aussi ses regrets ou ses nostalgies. Ce n’était pas des propos destinés à un large public anonyme, il nous parlait personnellement, en ami, parfois sur le ton de la confidence. » Cantagrel souligne, qu’au microphone, la chaleur de Goraieb était communicative et son érudition paraissait inépuisable. « Ce n’est pas si fréquent ! Les critiques ne lui ont sans doute pas manqué de la part de quelques “esprits forts” : c’est l’inévitable rançon d’un engagement, d’une conviction, de cette conviction qu’il savait faire partager », conclut-il.

« C’est rare de vaincre un AVC. Par et pour la musique, Henri Goraieb l’a fait. Il y a une douzaine d’années, dévasté, paralysé, aphone, il s’est reconstruit et a remaîtrisé son corps et son esprit, son après son, un bras, une jambe, un geste après l’autre ; puis au piano un doigt après l’autre, il est redevenu le pianiste. Bravo l’artiste », confie son meilleur ami, l’ex-correspondant du Monde à Beyrouth, Lucien George, tout en ajoutant que Goraieb est même parvenu à redonner des concerts publics dans son Liban qu’il avait retrouvé au crépuscule de sa vie, après avoir écumé les plus grandes scènes du monde : Paris, Londres, New York, Moscou, Berlin, Vienne, pour ne citer que quelques-unes. Et de poursuivre : « De l’artiste, il avait les excès mais il avait aussi l’élégance de reconnaître le talent de musiciens dont il n’appréciait pas la personne. Henri Goraieb était une académie musicale vivante. Pour lui, la musique était émotion, la musicalité primait la virtuosité, elle était son credo. Il était certes un virtuose, mais un virtuose au toucher de velours. Adieu le grand musicien, adieu l’ami. »

Délaissé par son pays natal, Henri Goraieb n’a, depuis le mandat de Walid Gholmieh, jamais été invité à se produire avec l’Orchestre philharmonique du Liban. Après six décennies de reconnaissance internationale, aucun hommage national ne lui a été rendu ! Ce sont les nouvelles générations qui prendront grand soin de maintenir vivante la mémoire de son école musicale par son incessante transmission.

Une biographie de référence aux éditions Geuthner, dans la collection Figures musicales du Liban créée par Zeina Saleh Kayali (en cours de rédaction par l’auteur de ces lignes), cherche à corriger cette négligence et à rendre hommage à cette « encyclopédie musicale vivante », selon le pianiste et compositeur polonais Milosz Magin, en gravant dans l’histoire, pour les générations à venir, son parcours, sa vision de la musique universelle et les souvenirs qui ont jalonné sa prolifique carrière.


Le virtuose libano-français des touches d’ivoire Henri Goraieb vient de quitter ce monde de dissonances macabres pour se frayer un chemin vers celui des mélodies célestes. Son départ prévisible à l’âge de 85 ans – il était affaibli par un accident vasculaire cérébral survenu il y a une douzaine d’années – et pourtant considéré comme prématuré par ses proches, laisse une...

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