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Société - Témoignage

« En quelques jours, un virus m’a volé ma mère »

Angèle Kendirjian raconte l’épreuve poignante que lui a fait vivre la contamination mortelle de sa maman au coronavirus pendant la maladie et après le décès.

« En quelques jours, un virus m’a volé ma mère »

Mère et fille, au cours d’une escapade à Fakra. Photo DR

Dimanche 8 novembre, la belle saison tire à sa fin. Sona Andonian, une gaillarde de 73 ans qui a passé l’été à faire la cueillette dans le verger entourant sa maison à Anjar (Békaa), vient d’achever la préparation des provisions pour l’hiver. Pots de confitures de roses, d’abricots et de potirons, bocaux de concentrés de tomate et de piment, sachets de lavande, fruits séchés. Il est temps pour Sona de quitter la résidence estivale et d’aller séjourner quelques semaines chez Angèle Kendirjian, sa fille, à Zalka, pour un repos bien mérité. Autour d’un café, son fils vient lui dire au revoir. Il ne sera pas long. Se sentant « un peu grippé », il se retire pour aller se reposer. Quelques jours plus tard, après avoir subi un test de dépistage (PCR), il saura qu’il est contaminé au coronavirus. C’est peut-être ce jour-là que la septuagénaire aurait été contaminée.

Migraine et torticolis

« Chaque année en pareille période, je me faisais un grand plaisir de recevoir ma mère chez moi. Comme avec une grande sœur, nous sortions et faisions des échappées ensemble. Elle aimait particulièrement aller prier auprès de Notre-Dame du Liban (Harissa) et Saint-Charbel (Annaya) », confie Angèle à L’Orient-Le Jour. Mais cette fois les escapades s’interrompent brusquement. « Jeudi 12 novembre, quatre jours après être descendue de Anjar, ma mère est prise d’une migraine qui s’accompagne d’un torticolis. Comme elle n’a aucun problème sérieux de santé à part une haute tension artérielle contrôlée par un médicament, elle veut se convaincre que ses symptômes sont dus au climatiseur », raconte la jeune femme, affirmant qu’elle a craint aussitôt l’éventualité d’une contamination au coronavirus. « Un médecin avait entre-temps examiné mon frère à Anjar, lui diagnostiquant une bronchite. Malgré cela, j’étais persuadée qu’il était contaminé, ainsi que ma mère, par le Covid-19. » Après un état de santé resté stable vendredi, avec un bon taux d’oxygène dans le sang (98 %), Sona ressent samedi une forte douleur à la jambe. Il n’en faut pas plus pour que sa fille l’emmène chez le médecin de famille, « qui diagnostique une sciatique et lui prescrit un analgésique », poursuit Angèle, la gorge nouée par l’émotion. « Pendant le week-end, les douleurs de maman se sont quelque peu apaisées, mais le lundi suivant, je lui ai quand même fait subir un PCR et lui ai commencé une cure de vitamine C. » Mardi le résultat tombe : Sona est testée positive au coronavirus. Son état de santé ne s’est pourtant pas aggravé.

L'édito d'Emilie SUEUR

Combien vaut une vie libanaise ?

Endeuillés par le décès d’un proche emporté par le Covid-19, d’aucuns ne souhaitent pas s’exprimer sur les durs moments qu’ils viennent de subir, considérant que ceux-ci sont intimes et ne concernent qu’eux et leur entourage. D’autres estiment au contraire qu’en évoquant de tels moments, ils célèbrent la mémoire de leurs chers disparus. Angèle fait partie de ces derniers. « J’aime ma mère et j’ai choisi d’en parler en reconnaissance de ce qu’elle a été pour moi », confie-t-elle à L’OLJ, au lendemain du 40e jour du décès de Sona Andonian, morte le 27 novembre. Son témoignage, Angèle l’apporte également pour rappeler que le Covid-19 est une « réalité » capable de mettre fin en un laps de temps très court à la vie d’un malade et celle de sa famille. « À cause des mesures strictes imposées par les hôpitaux, un patient gravement atteint de coronavirus ne peut pas être accompagné jusqu’à son dernier souffle, note-t-elle. Cela fait naître chez sa famille un immense sentiment de tristesse qui amplifie celui éprouvé lors d’un deuil vécu dans des conditions normales. »

Sona Andonian, fière de sa cueillette de lavande. Photo DR

35 degrés de fièvre

Tous ses souvenirs remontent à la surface. Ce n’est que vendredi (20 novembre) à l’aube que les choses s’accélèrent. « À 4h30, je me réveille en sursaut et cours au chevet de ma mère. Je la vois couchée à l’envers et l’entends me dire qu’elle a mal à la poitrine et n’arrive pas à respirer. » Anxieuse, Angèle s’empare de l’oxymètre. L’oxygène n’est qu’à 75 %. Qui plus est, le thermomètre affiche une température de 35 degrés. Très alarmée, elle appelle un hôpital situé non loin de son domicile. « On refuse d’accueillir ma mère, me conseillant de l’emmener à l’hôpital Rafic Hariri. Je joins alors la Croix-Rouge libanaise. La personne au bout du fil me recommande de l’accompagner dans ma propre voiture, affirmant que souvent les hôpitaux ne laissent pas entrer les ambulances jusqu’aux urgences. » « Ma mère est parvenue à se déplacer sans aide jusqu’à mon véhicule. L’hôpital Rafic Hariri nous a ouvert ses portes, d’autant qu’il n’y avait pas une autre urgence à cette heure-ci », se souvient Angèle, soulignant s’être rassurée lorsque sa mère « a été aussitôt prise en charge et mise sous oxygène ». Son soulagement est malheureusement de courte durée. Sona est soumise le soir même à un scanner des poumons qui révèle une « très forte » inflammation. Avec la circulation alternée et une interdiction de circuler le dimanche, le confinement imposé du 14 au 30 novembre restreint les visites d’Angèle à l’hôpital. Le visage couvert de deux masques et les mains protégées par des gants, elle ne parvient à s’introduire auprès de sa mère qu’à trois reprises pendant de courtes minutes.

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Dès lundi 23 novembre, celle-ci n’est plus en état de parler. « Son visage était blême », se souvient douloureusement la jeune femme. Elle marque une pause avant d’ajouter, d’une voix à peine audible : « Le lendemain, sa chambre était vide. » « Elle est aux soins intensifs, m’annonce une infirmière, qui me dit doucement que je ne peux plus la voir », poursuit-elle. Angèle salue au passage un personnel hospitalier « aimable et compréhensif ». Elle évoque une « évolution fulgurante » de la maladie, marquée par un blocage des reins et une inflammation du sang qui ont eu raison de sa mère en l’espace de trois jours. « Le respirateur artificiel, outil de la dernière chance, n’a malheureusement pas été efficace », précise la jeune femme, avant de raconter, la gorge nouée : « Vendredi 27 novembre, je reçois un appel de l’hôpital. Votre mère s’est éteinte », m’annonce-t-on. « Le plus dur, c’est de n’avoir pas pu faire un dernier adieu à maman avant qu’elle soit enterrée », poursuit-elle dans un sanglot, indiquant que le corps de la défunte a été immédiatement placé dans une housse mortuaire. Quant aux obsèques, elles n’ont pas eu lieu à l’intérieur de l’église. « Ma mère méritait que ses funérailles se déroulent dans l’église arménienne-catholique où elle œuvrait ardemment au sein d’une association religieuse », clame Angèle, notant que c’est devant la tombe où se sont recueillies à peine quelques personnes que les prières ont été récitées. « Triste temps où en quelques jours un virus m’a volé ma mère et m’a privée de lui rendre un hommage digne de ce nom », lâche-t-elle dans un murmure.

Dimanche 8 novembre, la belle saison tire à sa fin. Sona Andonian, une gaillarde de 73 ans qui a passé l’été à faire la cueillette dans le verger entourant sa maison à Anjar (Békaa), vient d’achever la préparation des provisions pour l’hiver. Pots de confitures de roses, d’abricots et de potirons, bocaux de concentrés de tomate et de piment, sachets de lavande, fruits séchés....
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