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Monde - Commentaire

De l’idiocratie en Amérique (et ailleurs)

De l’idiocratie en Amérique (et ailleurs)

Une potence devant le Capitole à Washington, le 6 janvier 2021. Andrew Caballero-Reynolds/AFP

Ce n’est ni la fin de la démocratie américaine ni le début d’une deuxième guerre civile aux États-Unis. Mais ce qui s’est passé à Washington ce mercredi 6 janvier, lorsque des partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole à la demande du président de la première puissance mondiale, est loin d’être un épiphénomène pour autant. C’est la conséquence logique d’un discours, qui gagne en popularité depuis des années au sein des sociétés occidentales, de remise en question profonde et systématique des principes et institutions qui garantissent la vie démocratique. Cette rhétorique a trouvé aux États-Unis son champion en la personne de Donald Trump, qui a réussi à préserver son statut de héros des antisystèmes tout en arrivant au sommet du pouvoir. Est-ce que les milliers de personnes qui ont envahi le Congrès américain auraient pu le faire si le magnat de l’immobilier n’avait pas été élu à la présidence des États-Unis? Probablement pas. Mais à trop se focaliser sur Donald Trump, on risque malgré tout de passer à côté de l’essentiel : le fait que les règles élémentaires sur lesquelles reposent une démocratie, dans le plein sens du terme, ne sont plus une évidence pour une partie de la population, pour l’instant minoritaire, au sein des pays occidentaux.

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Plusieurs éléments peuvent expliquer cette tendance – crise économique, sentiment de déclassement, circulation de fausses informations via les réseaux sociaux – et beaucoup de choses ont déjà été écrites sur le sujet. Mais cette aspiration à la sédition contre un « système » perçu comme uniforme et tout-puissant trouve avant tout sa force dans une dérive sémantique à laquelle une partie des intellectuels et des médias de ces mêmes sociétés ont largement participé. Lorsque des pays démocratiques sont présentés comme des dictatures, lorsque le discours médiatique est, dans son ensemble et par nature, assimilé à celui d’une officine de propagande, lorsque la parole des élus est sans cesse démontée au profit d’une vérité alternative, on ne peut s’étonner d’une certaine inversion des normes et des valeurs. C’est là que le bât blesse et que réside peut-être l’un des plus grands dangers pour les démocraties occidentales : ce moment où l’on finit par considérer que toutes les opinions se valent sous prétexte de pluralisme.

Trouver l’équilibre entre la critique légitime et nécessaire des instances de pouvoir et le rejet pavlovien de celles-ci peut s’avérer être un exercice délicat, d’autant plus dans un contexte de colère sociale et de dérive, parfois autoritaire, des pouvoirs en question. Où commence et où s’arrête la critique légitime ? Comment favoriser le plus possible la pluralité des opinions, essence même de la vie démocratique, sans que cela ne contribue à affaiblir l’édifice sur lequel ces sociétés reposent? Ces questions, de toute façon, ont-elles encore du sens à l’heure où les réseaux sociaux et les nouveaux médias ont redéfini les règles en matière de circulation de l’information ?

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Si de plus en plus de personnes semblent adhérer, à des degrés toutefois très divers, à des récits radicaux promettant une vérité alternative, c’est que quelque chose ne fonctionne plus au sein des démocraties représentatives. Faute de pouvoir y remédier à court terme – la problématique nécessitant de multiples réponses qui dépassent la simple volonté politique –, les démocraties occidentales risquent de se déliter un peu plus, en raison des profondes fractures qui traversent leurs sociétés et de la fragilité de leurs gouvernances. Du pain bénit pour les autocrates en tout genre qui n’attendent que cela pour imposer leur contre-modèle, et substituer ainsi à la force du droit la loi du plus fort.

Pour le Moyen-Orient, cet affaissement des démocraties occidentales a un double effet négatif. D’une part, il conforte les dictateurs dans l’idée qu’ils sont intouchables et que le modèle qu’ils défendent est finalement le plus adapté à la situation. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les personnes qui adhèrent généralement aux récits alternatifs soient dans le même temps les plus grands défenseurs des despotes locaux. D’autre part, il contribue au sentiment d’abandon de tous ceux qui se battent encore dans cette région pour bâtir, malgré les difficultés, des démocraties dignes de ce nom, où l’ordre et la stabilité ne sont ni préférables ni contraires à la liberté.


Ce n’est ni la fin de la démocratie américaine ni le début d’une deuxième guerre civile aux États-Unis. Mais ce qui s’est passé à Washington ce mercredi 6 janvier, lorsque des partisans de Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole à la demande du président de la première puissance mondiale, est loin d’être un épiphénomène pour autant. C’est la conséquence logique...

commentaires (2)

Excellent article, Mr. Samrani, limpide et lucide. Bravo!

Akote De Laplak

15 h 41, le 09 janvier 2021

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Commentaires (2)

  • Excellent article, Mr. Samrani, limpide et lucide. Bravo!

    Akote De Laplak

    15 h 41, le 09 janvier 2021

  • je ne sais d'ou a t on pu tirer cette conclusion, celle qui veut que "remise en question profonde et systématique des principes et institutions qui garantissent la vie démocratique"". si c'est parce que des critiques sont enoncees de temps a autre, faut surtout pas sonner l'alarme. justement pour ne pas donner pretextes aux oligarques,tyrans et autres dirigeants.

    gaby sioufi

    14 h 08, le 09 janvier 2021

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