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Sémiologie jamesbondienne

Sémiologie jamesbondienne

D.R.

Le décès récent de Sean Connery, héros « iconique » s’il en faut des films-culte de James Bond, porte le spectateur fidèle, le confinement aidant, à s’amuser à décoder les signes de la série, dans une sorte de dialogue avec divers analystes des romans de Ian Fleming qui ont pointé du doigt les différences parfois importantes existant entre les livres et les films de cinéma.

Ainsi, dans une étude fouillée, fondée uniquement sur les romans de Ian Fleming et sur ses récits rédigés, Umberto Eco observe une distance nette entre les romans et les films (cf. Eco Umberto : « James Bond : une combinatoire narrative », in Communications, 8, 1966. Recherches sémiologiques : l'analyse structurale du récit, pp. 77-93.). Dans Goldfinger par exemple, la trame que Eco n’hésite pas à qualifier de mensongère, est complètement transformée dans le scénario du film. À l’origine, affirme-t-il, Goldfinger fait le projet de voler Fort Knox et non de le rendre radioactif comme le montre faussement le film. Aussi Eco se propose-t-il de « dresser un tableau décrivant les structures narratives chez Ian Fleming, en cherchant à évaluer en même temps, l'incidence probable de chaque élément sur la sensibilité du lecteur ».

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À partir des romans de Fleming, Eco construit le personnage narré par celui-ci : une machine fonctionnant sur la base d'unités assez simples, soutenues par des règles rigoureuses de combinaison. Cette machine, qui fonctionnera sans défaillance dans les romans suivants, est à l'origine du succès de la « saga 007 », un succès qui, de façon singulière, est dû tant à l’adhésion des masses qu'à l'appréciation des lecteurs les plus raffinés.

C’est, à la limite, presque un autre personnage qui nous est présenté par Salzman et Broccoli dans les films. Le profil du Bond du cinéma est ainsi tracé par Fleming lui-même : un instrument émoussé, manié par un département gouvernemental. Dur, impitoyable, sardonique et fataliste. Il aime les jeux de hasard, le golf et les voitures rapides. Tous ses mouvements sont rapides et économiques (« James Bond vu par Ian Fleming », interview à Playboy, déc. 1964). Bond est aussi un mélange de l’espion qui récolte l’information en prenant des risques énormes et du chef de commando opérationnel qui intervient « militairement » sur le terrain.

Dans le roman de Laurent Binet, Qui a tué Roland Barthes ; La septième fonction du langage (LDP 2015, pp. 38-39), celui-ci met en scène le personnage de Simon Herzog, maître de conférences à L’Université de Vincennes, UER Culture et Communication. Son séminaire traite de la « Sémiologie de l’image », et son terrain, comme on dit en recherches appliquées, est un travail d’interprétation, une sémiologie des chiffres et des lettres dans James Bond.

Une sémiologie des chiffres et des lettres dans James Bond vue par Herzog/Binet (avec mise à jour de notre part).

007 : Double zéro, c’est le code pour le droit au meurtre, une application de la symbolique des chiffres. Comment pouvait-on représenter le permis de tuer par un chiffre ? 10 ? 20 ? 100 ? Un million ? La mort n’est pas quantifiable. La mort, c’est le néant, et le néant, c’est zéro. Mais le meurtre, c’est plus que la mort toute simple, c’est la mort infligée à autrui. C’est deux fois la mort, la sienne, inévitable, et celle de l’autre. Double zéro, c’est le droit de tuer et d’être tué. Cependant, dans Spectre (2015), le film, le nouveau M rappelle à Bond l’existence du droit de ne pas tuer (extension infinie des droits humains en ce début de XIXe siècle) ; ce qui décide celui-ci, à la fin du film, à livrer Blofeld, blessé, à la justice. Inimaginable dans l’univers de Ian Fleming.

Quant au 7, il a été choisi parce que c’est traditionnellement, de tous les nombres, le plus prisé, un nombre magique chargé d’histoire et de symboles. Mais en l’occurrence, il répond à deux critères : impair forcément, comme le nombre de roses que l’on offre à une femme, et premier (il n’est divisible que par un et par lui-même) afin d’exprimer une singularité, une unicité, une individualité qui contrecarre l’impression d’interchangeabilité et d’impersonnalité induite par le recours au matricule.

Ce numéro confère à Bond des privilèges inouïs et fait de lui un aristocrate au service de sa reine. Il œuvre avec dévouement à la préservation de l’ordre établi, sans jamais se poser de questions sur la nature et les motivations de l’ennemi.

M : Qui est M ? Pourquoi et que signifie M ?

M est le patron, le boss de James Bond. C’est un vieil homme, mais c’est une figure féminine, c’est le M de Mother, c’est la mère nourricière, celle qui nourrit et protège, celle qui se fâche quand Bond fait des bêtises mais qui fait toujours preuve de grande indulgence à son égard, celle à qui Bond veut complaire en accomplissant ses missions. M est une représentation métonymique de l’Angleterre et de la Reine. C’est pour elles deux qu’il effectue des missions impossibles, à la grande fierté de son patron M. Après la chute de l’Empire communiste dans les années quatre-vingt et surtout après la montée du féminisme militant, M s’est réincarné dans une vraie figure féminine, Judi Dench, à une époque où le Royaume-Uni était géré par deux femmes : La Reine Elizabeth et Margaret Thatcher.

Q : C’est aussi un vieux monsieur, mais c’est une figure paternelle. C’est lui qui fournit les armes à James Bond et qui lui enseigne comment s’en servir. Il lui transmet un savoir-faire. En ce sens, il aurait dû se prénommer F comme Father. Mais si on observe attentivement les scènes avec Q, que voyons-nous ? Un James Bond distrait, impertinent, joueur, qui n’écoute pas (ou fait semblant de ne pas écouter). Et à la fin, il y a Q qui lui demande toujours : « Des questions ? » Mais James Bond n’a jamais de questions ; sous ses airs de cancre, il a parfaitement assimilé ce qui lui a été expliqué car il a des capacités de compréhension hors du commun. Q donc, c’est le Q de « questions », des questions que Q appelle de ses vœux et que Bond ne pose jamais, ou alors sous forme de blagues, et qui ne sont jamais celles que Q attendait.

Dans les films de la fin du XXe et du début du XXIe siècle, Q devient une figure fraternelle, beaucoup plus jeune que James, il est son petit frère, un virtuose des technologies de pointe et des communications satellitaires, domaines dans lesquels Bond n’excelle pas. Il est campé par un geek, personnage hirsute, en habits casual, lunetteux, look anglo-indien, qui protège et guide son aîné.

À la fin de son séminaire, Herzog annonce que la prochaine séance aura pour objet l’étude des vêtements dans James Bond. Malheureusement, celle-ci n’aura pas lieu… parce que Simon Herzog sera recruté par le commissaire Bayard qui enquête sur la possibilité du meurtre de Roland Barthes.

Je propose donc de compléter le séminaire inachevé de Herzog.

Vêtements, costumes et habits dans James Bond

James Bond est en permanence bien habillé, très bien habillé même, en costume trois pièces cousu main, chemise blanche, cravate, pochette, veste boutonnée au milieu et plis du pantalon impeccables.

Cependant, l’image première que l’on a de lui et qui est d’ailleurs celle que les producteurs des films mettent au premier plan, est celle de l’homme au smoking. Smoking noir et nœud papillon noir aussi, ou alors pantalon noir et veste blanche, avec parfois un œillet à la boutonnière gauche. Dans la scène introductive de Goldfinger, Bond apparaît d’abord en habits de plongée sous-marine, mais ceux-ci cachent aussi un smoking, veste blanche et œillet à la boutonnière.

Il faut noter la similitude absolue de la tenue du « héros » et du « criminel », (cf. Le smoking de Largo dans Thunderball). Dans l’univers de Bond, le monde des Beautiful people, des Rich & Famous, des grands commis de l’État et des classes dominantes et le monde du crime, du grand banditisme et de l’extorsion s’entremêlent et s’entrecroisent dans leur goût commun du luxe, du raffinement, de la politesse même. S’agit-il en dernière instance du même monde ? Sont-ils interchangeables ? En tout cas, JB ne se défait jamais de son élégance au service de sa Majesté, même en situation de combat, d’interventions périlleuses et de confrontations en corps à corps se terminant, après son triomphe, soit par l’ajustement de sa cravate soit par le boutonnage de sa veste.

Les maîtres du crime, les chefs de Spectre quant à eux, sont souvent habillés en veste col Mao. Il est ainsi fait un clin d’œil malicieux à une mode vestimentaire répandue au cours des années soixante. La centrale du crime est donc placée symboliquement avec la Chine communiste, épargnant de ce fait l’URSS d’une possible connivence avec la pègre.

Bond se présente aussi parfois en habits de sport ou de plage. Il montre aussi sa nudité masculine dans les phases ultimes du passage à l’acte, après les étapes préliminaires de la séduction.

Nudité des femmes et couverture en OR

À cette surcharge d’élégance masculine, les femmes, les James Bond Girls, opposent leur nudité. Le non-vêti face au sur-vêti, la nudité féminine étant à la fois outil de séduction et moyen de confrontation. Jill Masterson l’apprendra à ses dépens dans Goldfinger : pour avoir réussi à être séduite par James et à le séduire, elle jouira de la plus chère des couvertures, elle sera enduite d’OR jusqu’à suffocation. Elle aurait dû écouter les paroles de Shirley Bassey et demeurer loin du toucher de l’araignée (A spider touch, touch of Mr. Goldfinger).

Umberto Eco affirme que James Bond est un fasciste. De fait, on voit bien avec Binet/Simon qu’il est surtout un réactionnaire… Donc la fonction de 007 est bien de garantir le retour à l’ordre établi, perturbé par une menace déstabilisant l’ordre mondial.

Ordre et désordre mondial dans l’univers Jamesbondien

On observe dans l’univers cinématographique planétaire de James Bond trois empires :

- Le bon empire, représentant les vertus démocratiques et les libertés, donc le monde libre et les démocraties occidentales. C’est l’Empire britannique de sa Majesté tout aussi britannique.

- Le mauvais empire qui est l’Empire soviétique. Les bonnes intentions du communisme se sont muées en dictatures implacables, en totalitarisme concentrationnaire et en culte de la personnalité.

- L’affreux empire, celui du terrorisme, de la vengeance, du crime, du chantage et de l’extorsion : SPECTRE. Le Spectre s’offre un véritable empire, palaces luxueux, bases militaires, infrastructures spatiales, technologies avancées et contrôle économique et financier de vaste espaces et territoires.

En somme, on retrouve, au niveau planétaire, la typologie de Sergio Leone pour l’Ouest américain : The Good, the Bad and the Ugly. Le bon s’allie momentanément au mauvais pour détruire l’affreux et ramener le monde à l’ordre établi, c’est-à-dire à la bipolarité.


Le décès récent de Sean Connery, héros « iconique » s’il en faut des films-culte de James Bond, porte le spectateur fidèle, le confinement aidant, à s’amuser à décoder les signes de la série, dans une sorte de dialogue avec divers analystes des romans de Ian Fleming qui ont pointé du doigt les différences parfois importantes existant entre les livres et les films de...

commentaires (1)

Zut, j'ai raté les Bond "du début du XIXe siècle" ! (sourire). Faute de frappe bien sûr.

Robert Malek

12 h 00, le 10 janvier 2021

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Commentaires (1)

  • Zut, j'ai raté les Bond "du début du XIXe siècle" ! (sourire). Faute de frappe bien sûr.

    Robert Malek

    12 h 00, le 10 janvier 2021