Roman

Au Levant, interroger l’histoire, éclairer le présent

Au Levant, interroger l’histoire, éclairer le présent

Le Levantin, c’est Antoine Catafago. Dans ce second roman après Les Abricots de Baalbeck, René Otayek consigne, sous la plume du moine Ferdinand de Géramb, une biographie romancée de ce personnage au destin hors du commun. Au-delà de sa personnalité attachante, « insaisissable, capable d’être Européen et de devenir Levantin l’instant d’après ; habile assurément à tirer profit des situations mais prompt à se laisser aller à la plus grande générosité. Serviteur du pacha, mais d’une fierté ombrageuse. Familier avec les puissants comme avec les petites gens (…) », c’est surtout de l’Histoire du Levant à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle qu’il s’agit, de la Palestine à l’époque du siège de Akka par les troupes de Bonaparte et de la peste qui frappe Saint-Jean d’Acre en 1799, de l’Égypte sous Muhammad Ali, du Liban de l’émir Bachir et de toute la région sous le règne du « boucher » ottoman, el-Jazzar.

Supplanter les marchands européens à Akka, en alliance avec Haïm Farhi et au service du pacha afin de renflouer les caisses de la Sublime Porte ainsi que soutenir les paysans qui cultivaient le coton aura été la mission principale et la réussite de ce puissant Levantin.

Lorsque la littérature interroge l’histoire, c’est autant pour éclairer le présent que pour comprendre le passé. En dévidant une situation historique parfois inextricable, ce sont les aléas et les convoitises des enjeux internationaux, des puissances régionales et des pouvoirs locaux que l’on démêle. Ce faisant, c’est à appréhender l’actualité que l’auteur invite le lecteur entre les lignes.

« Muhammad Ali, le tout puissant pacha d’Égypte, affichait des ambitions militaires et territoriales dont même La Porte commençait à se préoccuper. Au Mont-Liban, l’émir Bachir manifestait des velléités d’indépendance que cette même Porte avait du mal à contenir. Partout, les Britanniques, les Français, les Russes, les Austro-Hongrois avançaient leurs pions, pressant l’Empire ottoman, jouant les communautés les unes contre les autres pour étendre leur influence et nourrir leurs rivalités. »

Tel le vivre-ensemble pris a mal de nos jours. « Il y avait une part de musulman en moi tout comme il y a sans doute une part de chrétien en tout Levantin musulman ». « Des entrepôts remplis de balles de coton, des marchands levantins prospères, des taxes qui rentraient comme jamais auparavant, un port débordant d’activité (...) Akka devait en grande partie tout cela aux deux hommes, un chrétien et un juif, que le pacha (musulman !) recevait en ce jour. »

La question épineuse des identités communautaires et nationales dont l’une surchauffait les esprits durant les premières années de la guerre civile (le Liban est-il arabe ou un pays à visage arabe ?) et qui continue sans doute à nourrir les dissentions internes actuelles quoique sous des formes nouvelles.

« Pour la première fois de ma vie, j’avais eu le sentiment de savoir qui j’étais. J’étais à la fois l’Arabe et le Français, et en même temps, ni entièrement l’un, ni totalement l’autre. Je suis né au Levant. J’y ai grandi et bu son eau. J’ai connu toutes les religions et toutes les nationalités à Alep. J’ai été bercé par la musique des cloches des églises de Nazareth et le chant des muezzins d’Akka. Je me suis baigné dans les torrents glacés du Mont-Liban et j’ai été ébloui par sa lumière à nulle autre pareille. J’appartiens à ce Levant. Je suis Levantin. Mais une autre part de moi raconte une autre histoire. Celle de mes lointaines origines génoises et de l’exil corse, de Constantinople et de Basra. Cette part-là, je ne la renie pas. Elle est aussi moi. Comme ma part levantine. Je ne suis pas l’un ou l’autre, mais l’un et l’autre. »

Même un sujet aussi brûlant aujourd’hui que celui du désarmement trouve écho dans l’histoire de cette époque. Otayek cite l’écrivain Gilbert Sinoué qui rapporte l’analyse prémonitoire que le Levantin avait faite en octobre 1836, alors que le Mont-Liban était occupé par les troupes égyptiennes d’Ibrahim Pacha : « Il est regrettable que les opérations de désarmement engendrent en ce moment une crise des plus graves au Liban. Toute la population, Maronites et Druzes, s’oppose à ces mesures. Si Ibrahim Pacha ne modifie pas ses intentions, s’il s’obstine à vouloir user de la force pour arracher aux Libanais leurs fusils, la révolte éclatera et nous assisterons alors à de tristes événements. »

Le Libanais d’aujourd’hui se reconnaîtra dans « le Levantin » d’hier. Lui qui – ils sont nombreux de nos jours – boucle sa valise, il se reconnaîtra dans le destin des Catafago pour qui « l’exil n’a jamais été la fin d’un chemin, mais le commencement d’un autre ».

Le Levantin de René Otayek, éditions Victor Le Brun, 2020, 192 p.


Le Levantin, c’est Antoine Catafago. Dans ce second roman après Les Abricots de Baalbeck, René Otayek consigne, sous la plume du moine Ferdinand de Géramb, une biographie romancée de ce personnage au destin hors du commun. Au-delà de sa personnalité attachante, « insaisissable, capable d’être Européen et de devenir Levantin l’instant d’après ; habile assurément à tirer...

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Un immense merci pour ce beau compte rendu cher Antoine Boulad!

otayek rene

10 h 39, le 03 décembre 2020

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Commentaires (1)

  • Un immense merci pour ce beau compte rendu cher Antoine Boulad!

    otayek rene

    10 h 39, le 03 décembre 2020