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Reportage

Le marché noir florissant du dollar dans la banlieue sud de Beyrouth

Actifs à travers des groupes WhatsApp, les changeurs de l’ombre contrôlent de plus en plus les finances d’un pays en plein chaos.

Le marché noir florissant du dollar dans la banlieue sud de Beyrouth

Les dollars circulent en abondance dans la banlieue sud, ce qui en a fait un lieu privilégié du marché noir. Photo Bigstock

Dans la banlieue sud de Beyrouth, chaque matin, une véritable armée s’apprête à descendre dans la rue pour mener une drôle de guerre sans armes, une guerre dont les munitions sont en billets verts. Chaque « soldat » est muni d’une sacoche attachée à la ceinture, contenant des billets en monnaie locale ou étrangère, ce qui lui permettra d’attirer des clients nombreux, désireux de convertir leurs livres en dollars, ou vice-versa.

Il est vrai que dans ce domaine, la banlieue sud n’est pas le seul exemple. Les marchés parallèles pour la conversion de monnaie sont devenus légion avec l’effondrement du taux de la livre. Il n’en demeure pas moins que dans ce paysage, la banlieue sud de Beyrouth occupe une place de choix. Les transactions y sont facilitées probablement parce que l’État y a moins d’emprise qu’ailleurs. Cette crise inédite, qui a jeté tant de personnes au chômage, a été vécue comme une aubaine par nombre de ceux qui se sont reconvertis en changeurs au noir. Dans les ruelles tortueuses de cette région surpeuplée, de petites échoppes poussent comme des champignons : c’est là que des clients font convertir leurs devises, en toute discrétion et sous le manteau.

Si, dans certaines régions comme Tyr, les changeurs illégaux sillonnent les trottoirs en frottant le pouce à l’index dans un geste qui évoque l’argent, afin d’attirer l’attention d’éventuels clients à la recherche d’une transaction rapide et discrète, il n’y a rien d’aussi ostentatoire dans la banlieue sud. Les échanges y ont tous lieu sur des groupes WhatsApp, dans un système désormais bien rodé où les petits changeurs du marché noir côtoient les grands barons du système financier. Ces derniers se font d’ailleurs souvent représenter par de jeunes inconnus, afin de ne pas voir leurs noms étalés dans les milieux du marché noir, dont ils tirent insidieusement les ficelles.

L'édito de Issa Goraïeb

Port-export

Un des membres de ces groupes WhatsApp de la banlieue sud, ayant requis l’anonymat, raconte à L’Orient-Le Jour certaines des manipulations dont il a été témoin : « Le taux de change peut être stable un jour, et soudain, un de ces gros investisseurs lance une demande de conversion d’une grosse somme d’argent en dollars. Ce n’est bien sûr qu’une rumeur, mais elle provoque artificiellement une fluctuation du taux de change au marché noir. Et celui qui a lancé cette rumeur a naturellement une longueur d’avance et profite bien de la situation. »

« Le malheur des uns... »

Et ceux qui profitent de cette situation ne sont pas rares. Abou Hussein est l’un d’eux, ayant su saisir une occasion dans le chaos ambiant. Délaissant son métier de mécanicien qui ne lui permettait plus de mener une vie digne, il s’est improvisé cambiste de l’ombre. « Le malheur des uns fait le bonheur des autres », dit-il simplement à L’OLJ, en haussant les épaules. L’homme d’une quarantaine d’années justifie sans complexes cette reconversion. « La crise nous a frappés de plein fouet, affirme-t-il. Au lieu de me laisser abattre par cet effondrement qui risquait de provoquer ma ruine, j’ai décidé d’en tirer parti. » Aujourd’hui, Abou Hussein n’est pas à plaindre. « Mon nom est bien connu désormais, lance-t-il en riant, avec un soupçon d’autodérision. On me traite comme si j’étais un expert en finances! On s’informe auprès de moi du taux “réel” de change du jour. Vous pouvez dire que mon téléphone est occupé à longueur de journée. »

Abou Hussein ne se considère pas comme un hors-la-loi pour autant. « J’ai fait tout cela afin de préserver la valeur de mon argent suite à la dévaluation de la livre, insiste-t-il. Et je suis loin d’être le seul. »

Capture d’écran d’une conversation sur l’un des groupes WhatsApp (les noms et numéros ont été masqués) qui régissent l’offre et la demande entre acteurs du marché noir.

De Batroun à la banlieue…

Dans un tel climat d’angoisse et d’incertitude, la banlieue sud de Beyrouth, avec son marché noir florissant où l’on n’est pratiquement jamais inquiété par les autorités officielles, attire désormais des « clients » de tout le pays.

Georges est natif du caza du Batroun (Nord), où il achète et vend des dollars, suivant les fluctuations du taux de change. Il n’y a pas si longtemps, le jeune homme ne se serait jamais imaginé qu’il fréquenterait la banlieue sud de la capitale, un quartier qu’il ne connaît pas du tout, pour y faire des affaires. Et c’est pourtant ce qui s’est passé. « Il y a quelques jours, j’avais amassé des dollars au taux de 6 900 livres, raconte-t-il à L’OLJ. Je m’attendais à une brusque hausse du taux de change, et quand celui-ci a atteint 8 500 livres, je me suis dépêché de vendre la somme en ma possession. Mais dans ma région, personne n’a accepté d’acheter à ce prix. J’avais entendu parler du marché noir dans la banlieue sud et j’ai contacté des amis pour obtenir les numéros des changeurs dans ce quartier où je n’avais jamais mis les pieds. »

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Ce jour-là, Georges n’a pas hésité à parcourir la distance considérable entre Batroun et la banlieue sud pour vendre ses dollars au prix du jour. « J’éprouvais une certaine crainte à m’aventurer dans ce quartier si étranger pour moi, mais les choses se sont passées plus facilement que je ne l’aurais cru, reconnaît-il. Et depuis ce jour-là, je m’y rends régulièrement. »

Et le Hezbollah ?

On peut s’interroger sur les raisons de cette abondance de devises étrangères dans la banlieue sud de Beyrouth. Le fait que le Hezbollah, dont c’est le fief, paye ses combattants, ses cadres et ses employés en dollars joue-t-il un rôle dans la transformation de ce quartier en véritable centre financier de l’ombre ? En effet, le parti pro-iranien n’a pas cessé de traiter en monnaie américaine, afin de permettre à ses membres de surnager en cette période difficile, malgré les rumeurs qui faisaient état, dernièrement, de certaines difficultés financières du parti. Mohanad Hage Ali, du Carnegie Middle East Center, confirme à L’OLJ que ces rumeurs sont infondées et que le parti traite effectivement en dollars jusqu’à ce jour.

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Al-Qard al Hassan, la microfinance résistante

Mais alors, quelle influence du Hezbollah dans ce domaine ? Interrogé sur ce point par L’OLJ, Mohammad Afif, responsable du bureau de presse du Hezbollah, nie toute implication du parti dans le marché noir.

L’institution de microcrédit al-Qard al-Hassan, basée dans la banlieue sud, et où les dollars sont (actuellement) convertis en livres suivant un taux de 8 000 livres, est-elle un passage obligé pour les salariés du Hezb, comme le veut la rumeur ? « Celui qui veut convertir son argent à ce taux est le bienvenu, mais personne n’est obligé de le faire, répond M. Afif. On peut tout aussi bien recourir à un changeur qui offre un taux de change supérieur. Cela s’applique aux salariés du Hezbollah comme à tous les autres. »


Dans la banlieue sud de Beyrouth, chaque matin, une véritable armée s’apprête à descendre dans la rue pour mener une drôle de guerre sans armes, une guerre dont les munitions sont en billets verts. Chaque « soldat » est muni d’une sacoche attachée à la ceinture, contenant des billets en monnaie locale ou étrangère, ce qui lui permettra d’attirer des clients nombreux,...

commentaires (11)

Mais réfléchissons un peu et voyons quand même d’où viennent ces dollars et surtout à qui profite le crime! Voilà une explication bien simple. Je t’affole en confisquant tes dollars dans ma banque, puis j’imprime du papier qui ne vaut rien et te permet d’aller retirer tes dollars à un taux moyen de 2700, chose que tu fais parce que tu n’as plus confiance. Ensuite, tu cours racheter tes propres dollars a un taux de 8300 perdant du coup quelque 70% de ton avoir. Bientôt je retirerai tout mon papier et tu auras à ramener tes dollars pour un nouveau round, mais de quoi te plains-tu? Le voilà ton “haircut”, lavé et séché en plus! D’où crois-tu que viennent les dollars? Mais de ton propre argent biensûr. A qui profite le crime? Aux mafieux de toujours! Pourquoi sont-ils encore là? Parce que non contents de te faire un “haircut”, il pensent bientôt te raser aussi. Mais oui, tu peux continuer à faire l’autrûche… entre-temps je m’enrichis pendant que le pays s’endette et ensuite je m’enrichis pendant que tu paies la dette. Toi? Tu perds simplement la tête! Mais n’oublies surtout pas d’aller me voter la prochaine fois!

Fady Abou Hanna

16 h 04, le 03 décembre 2020

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Commentaires (11)

  • Mais réfléchissons un peu et voyons quand même d’où viennent ces dollars et surtout à qui profite le crime! Voilà une explication bien simple. Je t’affole en confisquant tes dollars dans ma banque, puis j’imprime du papier qui ne vaut rien et te permet d’aller retirer tes dollars à un taux moyen de 2700, chose que tu fais parce que tu n’as plus confiance. Ensuite, tu cours racheter tes propres dollars a un taux de 8300 perdant du coup quelque 70% de ton avoir. Bientôt je retirerai tout mon papier et tu auras à ramener tes dollars pour un nouveau round, mais de quoi te plains-tu? Le voilà ton “haircut”, lavé et séché en plus! D’où crois-tu que viennent les dollars? Mais de ton propre argent biensûr. A qui profite le crime? Aux mafieux de toujours! Pourquoi sont-ils encore là? Parce que non contents de te faire un “haircut”, il pensent bientôt te raser aussi. Mais oui, tu peux continuer à faire l’autrûche… entre-temps je m’enrichis pendant que le pays s’endette et ensuite je m’enrichis pendant que tu paies la dette. Toi? Tu perds simplement la tête! Mais n’oublies surtout pas d’aller me voter la prochaine fois!

    Fady Abou Hanna

    16 h 04, le 03 décembre 2020

  • Pauvre Liban ou en sommes nous , et le gouvernement veut que l'occident l'aide au fond le Hezbollah ne veut pas car îl est bien comme ça , mais une question d'où ils trouvent les dollars? L'Iran et le Hezbollah sont contre l'Amérique mais les dollars Ahlawasahla

    Eleni Caridopoulou

    16 h 46, le 02 décembre 2020

  • DANS CE LIEU LES DOLLARS SONT LE FRUIT DE LA CONTREBANDE ET DES TRAFICS DE TOUTES SORTES.

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    16 h 18, le 02 décembre 2020

  • "Les transactions y sont facilitées probablement parce que l’État y a moins d’emprise qu’ailleurs". La question qui mérite d'être posée : quel Etat? Par ailleurs, il est partial de parler de combattants au sein du Hezbollah. Il s'agit de bénévoles, d'adhérents, qui revendiquent que l'instauration d'une république islamique au Liban soit une mission de service public (ou divin?). Pour revenir à la question des taux de change, eh bien c'est le marché qui s'exprime ni plus ni moins. Il faut arrêter de jeter la pierre sur ces citoyens honnêtes qui ne souhaitent que rétablir l'ordre dans le pays

    Georges Olivier

    15 h 00, le 02 décembre 2020

  • Voilà comment les libanais contribuent à leur propre malheur.

    Sissi zayyat

    14 h 12, le 02 décembre 2020

  • Inquiété par les autorités officielles : ça veut dire QUOI ? QUAND ?? Allons donc , Heureusement pour ces taux de change : nouveau genre de tourisme pour Georges dans le Dahye et Tyre et pour Ali à Achrafieh et Zghorta .Peut-être une meilleur connaissance de notre Patrie Commune va nous rapprocher et rendre plus modeste...

    aliosha

    13 h 25, le 02 décembre 2020

  • C est sale, tout ça. MERCI BDL et banques libanaises!!

    Marie Claude

    09 h 32, le 02 décembre 2020

  • abou hussein ou georges qui font ce boulot a dahye , je ne vois aucune difference avec les changeurs qui ont pignon sur rue a achrafieh,badaro, forn el chebak etc... qui eux font plus de mal -beaucoup plus- qui par exemple ont vite fait vous assommer de leur: on n'a pas de $... des lors qu'ils flairent une hausse importante.

    gaby sioufi

    08 h 50, le 02 décembre 2020

  • Comment les dollars du Hezbollah arrivent0ils au Liban? Certainement pas d'une façon légale! Nasrallah s'en est d'ailleurs vanté un jour. Evidemment, jamais un juge n'osera ordonner une enquête.

    Yves Prevost

    07 h 11, le 02 décembre 2020

  • "... Le fait que le Hezbollah, dont c’est le fief, paye ses combattants, ses cadres et ses employés en dollars joue-t-il un rôle dans la transformation de ce quartier en véritable centre financier de l’ombre ? ..." - Mais non, qu’est-ce que vous allez penser là? Assez de médisances. Il s’agit d’une malencontreuse coïncidence, c’est tout. Ça n’a rien à voir.

    Gros Gnon

    04 h 08, le 02 décembre 2020

  • On sait bien que le marché noir est manipulé par des mafias, et que la valeur de 3900 pour le dollar est plus que suffisante. Tout revient à ce que tout est régi dans ce pays,par la faiblesse du pouvoir politique corrompu par les intérêts individuels. Et l'on parlait du Liban fort.. pauvre pays qui attend la fin du supplice.

    Esber

    03 h 44, le 02 décembre 2020