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Initiative

Quand les Allemands volent au secours des institutions culturelles libanaises

Un fonds d’urgence pour aider le secteur culturel du Liban qui – lui aussi – risque de s’effondrer et de perdre sa place proéminente dans la région : voilà ce à quoi a œuvré le directeur du Goethe-Institut de Beyrouth, au lendemain de la tragédie du 4 août. Il annonce à « L’OLJ » les premiers résultats de sa démarche.

Quand les Allemands volent au secours des institutions culturelles libanaises

Après des décennies à Manara, le Goethe-Institut s’est déplacé il y a 3 ans à Gemmayzé dans ses nouveaux bâtiments. Photo DR

En frappant le cœur de la capitale libanaise, la terrible double explosion du 4 août dernier aura, entre autres, ébranlé les fondements d’un secteur culturel déjà affaibli par la crise financière, la crise économique et la pandémie du Covid-19 conjuguées. Suite à l’explosion du port, et face à l’ampleur des dégâts qui ont touché nombre d’entre elles, certaines institutions culturelles se sont trouvé confrontées à de véritables défis existentiels. Fallait-il poursuivre leur engagement pour la diffusion des arts et des connaissances dans un tel contexte de dévastation ? Et dans un pays, de surcroît, où n’existe pratiquement aucune infrastructure publique pour le travail culturel ?

Ces questions qui se posent révèlent la menace qui plane sur l’avenir du Liban en tant que hub culturel régional. Une sombre perspective très rapidement appréhendée par le directeur du Goethe-Institut de Beyrouth, Konrad Siller, lequel a aussitôt réagi en initiant une levée de fonds destinée à offrir un soutien d’urgence aux principaux intervenants de ce secteur.

C’est ainsi qu’au lendemain même de la double explosion au port, alors que les locaux du Goethe-Institut de Beyrouth, à Gemmayzé, étaient eux-mêmes fortement endommagés, le directeur du Centre culturel allemand a mobilisé son équipe de collaborateurs, en visioconférence, pour une réunion de crise autour de l’aide à apporter « aux institutions partenaires de l’institut et aux personnes touchées par l’explosion du 4 août ».


Konrad Siller, le dynamique directeur du Goethe-Institut du Liban. Photo Loredana La Rocca


Lorsque l’impensable se produit…

« Reportez, annulez, adaptez et réagissez : voici les verbes qui régissent depuis plus d’un an nos échanges quotidiens au sein de l’équipe du Goethe-Institut du Liban et avec les institutions libanaises qui sont nos partenaires », révèle Konrad Siller. « Sauf que lorsque l’impensable s’est produit le 4 août 2020, on s’est demandé comment s’y adapter. Construire un réseau de solidarité autour de la scène culturelle libanaise a été la seule réponse directe que nous ayons pu envisager au sein du département des programmes du Goethe-Institut », poursuit le directeur allemand, en expliquant l’idée derrière le Fonds de secours d’urgence. « L’objectif primordial était de soutenir, d’une part, les institutions libanaises avec lesquelles nous collaborons de longue date et, d’autre part, des personnes faisant partie de leurs réseaux. Et cela au moyen d’une variété de mesures leur permettant de poursuivre leur travail. Nous avons décidé de répartir des fonds prélevés sur notre budget annuel local (plus de 75 000 euros jusqu’à ce jour) entre les deux schémas de financement suivants : le “Goethe-Institut pour les partenaires” concerne le soutien direct aux institutions. Et le “Goethe-Institut avec les partenaires” s’adresse aux praticiens culturels indépendants qui ont été matériellement touchés par l’explosion et dont la liste a été établie en coopération entre les institutions partenaires. Car la pratique des artistes et des travailleurs culturels au Liban s’appuie beaucoup sur l’infrastructure et le réseau des institutions muséales et culturelles », souligne Konrad Siller.


Le Goethe-Institut est actif au Liban depuis 1955. Photo DR


Soutien aux institutions et aux individus

Parallèlement à la perte du soutien de ces institutions qui sont, elles-mêmes, confrontées à des défis majeurs, ces indépendants du secteur culturel et artistique ont aussi perdu, au cours de ces derniers mois, une large part de leurs autres sources de revenus. Beaucoup ont subi des dégâts importants sur le plan personnel, tels que la destruction, par l’explosion, de leur espace de travail, de leur matériel et de leurs équipements techniques. « Il fallait donc concevoir un fonds de secours aussi large et flexible que possible pour répondre à leurs différents besoins en ces temps de crise. »

Cette démarche a bien fonctionné et a été reçue avec enthousiasme par le secteur culturel d’un pays où les crises successives menacent de plus en plus de défaire des décennies d’engagement civique. « L’initiative du Goethe-Institut permet d’abord et avant tout à des institutions comme Ashkal Alwan de consolider leurs réseaux d’aide, en apportant des ressources urgentes qui, à leur tour, seront orientées et redistribuées vers les artistes et praticiens culturels du pays confrontés à des conditions de précarité et d’isolement », affirme Christine Tohmé, directrice de l’Association libanaise des arts plastiques.

Dans le même esprit, Zeina Arida, directrice du musée Sursock, salue « la flexibilité de cette subvention solidaire qui nous permettra de consacrer le fonds à nos besoins spécifiques de préservation et de protection de la collection et des archives du musée Sursock. Une fois de plus, le Goethe-Institut du Liban s’est montré extrêmement perspicace. Et un acteur précieux du secteur culturel libanais ». Un acteur qui opère sans interruption au Liban depuis 1955… Et qui avant même de procéder à la restauration de ses propres locaux, hébergés depuis 2017 dans un nouveau bâtiment en plein cœur de Gemmayzé, a décidé de se porter au secours de la scène culturelle libanaise. Un engagement local fort qui s’inscrit dans la lignée d’une précédente aide allouée à la compagnie Zoukak et le Metropolis il y a quelques mois.

À qui et à quoi serviront les fonds alloués

Les dix institutions culturelles soutenues par le Goethe-Institut du Liban vont développer les projets suivants :

– Campagne de dépoussiérage du musée Sursock

Sa collection d’archives ayant été gravement endommagée par l’explosion, le musée Sursock a décidé d’utiliser les fonds apportés par le Goethe-Institut pour acquérir, en Allemagne, le matériel d’archivage et de conservation nécessaire pour le stockage et la conservation des photographies, des peintures et des cartes postales de la collection Fouad Debbas.

– Équipement technique pour Irtijal

Plus que jamais déterminée à jouer un rôle actif dans le soutien de la scène musicale locale, le festival de musique expérimentale Irtijal, qui célèbre cette année ses vingt ans d’activités, veut ouvrir un nouveau chapitre en planifiant une série d’événements en ligne et en direct, ainsi que des ateliers et des commandes pour les compositeurs libanais. À cet effet, l’équipe Irtijal compte utiliser les fonds alloués par le Goethe-Institut pour fournir aux musiciens et aux techniciens les équipements dont ils ont besoin pour poursuivre le processus de création.

– Beirut Art Residency : des subventions pour les étudiants en art

La Beirut Art Residency (BAR), dont l’une des priorités est de fournir un soutien financier aux étudiants des beaux-arts au Liban, afin de leur permettre de s’adonner à leur travail artistique parallèlement à leur formation, a décidé de diviser le montant alloué par le Goethe-Institut en plusieurs petites bourses. Distribuées à ceux qui ont des ressources financières limitées, elles devraient servir à couvrir les coûts matériels et logistiques liés à la production et à la publication des œuvres.

– Maqamat Dance Theatre : développer un espace de danse gratuit

Organisateur du festival international de danse de Beyrouth (Bipod), Maqamat veut consolider l’essor des arts scéniques au Liban en donnant à la jeune génération l’opportunité de découvrir la danse et son potentiel créatif. À cet effet, Maqamat utilisera le fonds alloué pour développer le Free Dance Space, un programme qui vise à offrir des cours de danse gratuits dans différentes régions du pays.

– Annuaire en ligne pour le Beirut Art Center

Le Beirut Art Center (BAC) se lance dans l’exploration de la nouvelle réalité du pays du Cèdre soumise au mouvement de soulèvement et aux aléas d’une crise sanitaire mondiale, à travers des initiatives qui vont au-delà de sa salle. Les fonds alloués seront ainsi utilisés pour lancer un annuaire en ligne qui reliera le réseau de travailleurs culturels, de techniciens qualifiés, d’universitaires et de divers collaborateurs et interlocuteurs impliqués dans ses projets.

– Hammana Artist House : rétablir les connexions

En réaction directe à la double explosion au port de Beyrouth, la Hammana Artist House (HAH) a décidé de créer des opportunités de travail et d’actions concrètes pour les artistes locaux. Les fonds alloués seront ainsi utilisés pour une série de courtes résidences basées sur des projets individuels. Chaque artiste sera invité à passer une semaine au HAH, où il disposera d’un espace de travail et d’un soutien financier.

– Équipement technique et livres pour les bibliothèques d’Assabil

Avec trois bibliothèques publiques entièrement dévastées par l’explosion, Assabil, dont les ressources financières avaient déjà été réduites de manière drastique au cours de cette dernière année, a subi d’énormes pertes matérielles. Les fonds alloués par le Goethe-Institut tombent donc au mieux pour aider à la réouverture de ses trois espaces dévastés. Ils serviront notamment à l’acquisition de nouveaux livres, notamment auprès des écrivains et des traducteurs locaux ainsi que pour l’achat de fournitures et matériel technique nécessaires pour reprendre les activités de sensibilisation et le fonctionnement de son réseau de bibliothèques.

– Opération d’archivage et de sensibilisation au patrimoine moderne pour le Centre arabe d’architecture

En réponse à l’explosion, le Centre arabe d’architecture (ACA) a dû réagir sur deux fronts : d’une part, réparer les dommages dans ses bureaux et, d’autre part, poursuivre sans discontinuer les travaux de documentation et d’archivage pour répondre rapidement aux demandes de préservation du patrimoine moderne de la ville. ACA utilisera ainsi le fonds alloué pour poursuivre à la fois ses travaux de documentation et d’archivage et, ultérieurement, pour développer un programme de sensibilisation au patrimoine urbain. Afin de mettre davantage en lumière l’état actuel des bâtiments endommagés et négligés, et de préconiser des méthodes de réparation spécifiques.

– Restauration de l’espace d’Ashkal Alwan

Le fonds de secours du Goethe-Institut aidera à couvrir le coût des travaux de reconstruction et de remplacement des équipements endommagés de l’espace d’Ashkal Alwan, actuellement en cours, dans le but de fournir des espaces de travail adaptés aux collectifs et culturels indépendants et aux artistes qui ont perdu leur espace de travail suite à l’explosion ou en raison de la crise financière.

– Microprojets de théâtre pour Seenaryo

Compte tenu des nombreuses crises auxquelles le Liban a été confronté, Seenaryo a lancé une série de cinq microprojets de théâtre d’urgence en septembre 2020, en collaboration avec des jeunes de différentes régions du pays. Les projets ont permis aux enfants de créer, d’imaginer et de jouer. Suite à l’impact positif de ces projets pilotes, Seenaryo a donc proposé de réaliser cinq autres microprojets dans le cadre du fonds de secours d’urgence.


En frappant le cœur de la capitale libanaise, la terrible double explosion du 4 août dernier aura, entre autres, ébranlé les fondements d’un secteur culturel déjà affaibli par la crise financière, la crise économique et la pandémie du Covid-19 conjuguées. Suite à l’explosion du port, et face à l’ampleur des dégâts qui ont touché nombre d’entre elles, certaines institutions...

commentaires (3)

L'art est important est fondamental au Liban, Il permet aux Libanais (ses) de maintenir la tête haute et hors de l'eau, est d'envisager des futurs féconds et vivants

Serge Séroff

20 h 26, le 07 décembre 2020

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Commentaires (3)

  • L'art est important est fondamental au Liban, Il permet aux Libanais (ses) de maintenir la tête haute et hors de l'eau, est d'envisager des futurs féconds et vivants

    Serge Séroff

    20 h 26, le 07 décembre 2020

  • Bravo , il y a deux Liban : le Liban de l'art et le Liban des nuls.......

    Eleni Caridopoulou

    18 h 02, le 02 décembre 2020

  • Formidable, rien à rajouter. Merci surtout au Goethe Institute du Liban et à son très dynamique directeur Monsieur Konrad Siller

    Khoury-Haddad Viviane

    12 h 58, le 01 décembre 2020