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Nos Lecteurs ont la Parole

Voyage dans le temps

Nous traversons sans doute la période la plus déroutante et la plus pénible de toute notre histoire. Le mot d’ordre sempiternel est de maximiser le profit. En effet, les intérêts économiques doivent primer sur toute autre chose. Il nous incombe donc d’être continuellement plus efficace et de rester constamment sur le qui-vive, de jour comme de nuit. Dans notre travail, nous sommes soumis à une surveillance accrue et continue grâce à des technologies de pointe omniprésentes. Même dans notre intimité, nous sommes perpétuellement bombardés par des spots publicitaires ciblés qui utilisent des logiciels intelligents pour nous manipuler mentalement et nous inciter à acheter un surcroît de produits ou de services aux plaisirs éphémères.

Dans cette course effrénée contre la montre, la notion du temps est réduite à l’instant immédiat, soit sa plus simple expression. On ne dispose plus que de quelques rares moments de répit ou de latence. Le rythme de notre quotidien est devenu épuisant. Même les déclarations d’amour sont abrégées au maximum. On utilise vulgairement des formes imagées et stéréotypées pour exprimer ses émotions. Métaphoriquement parlant, nous sommes devenus semblables à des derviches tourneurs qui virevoltent de plus en plus vite jusqu’à atteindre la transe.

Par souci de comparaison, remontons les pendules du temps et prenons, comme point de référence, le beau milieu du vingtième siècle, une époque que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. C’était l’époque du téléphone fixe, de son cadran gris ou noir, et de sa tonalité capricieuse. Fréquemment, il fallait patienter de longues et agonisantes minutes, voire des heures, pour faire un appel. C’était aussi l’époque de la télévision en noir et blanc avec souvent son image oscillante de mauvaise qualité. Il fallait attendre le coucher du soleil pour assister aux quelques programmes télévisés dans les trois chaînes publiques.

La télévision en couleur, introduite au début des années 70, était considérée, à bien des égards, une innovation inouïe destinée à certains rares privilégiés. Pourtant, la vie était sereine. Nos parents avaient un emploi stable et satisfaisant dans une entreprise qu’ils considéraient comme un second foyer. Certes, ils travaillaient durs, mais ils veillaient fidèlement à ne jamais négliger les rituels familiaux. Leur domicile se trouvait donc naturellement à proximité de leur lieu de travail. Durant la journée, ils prenaient le temps de déguster un copieux repas à la maison et, après avoir fait une petite somme bien méritée, ils reprenaient impassiblement leur train-train quotidien. Le soir, ils passaient un moment agréable avec la famille et les amis, ils lisaient paisiblement le journal, faisaient assidûment les mots croisés, et puis dormaient du sommeil du juste après avoir éteint la télévision. Ensuite, lorsque sonnait l’heure de la retraite, ils avaient leur petit écu en banque et c’était très bien. La vie s’achevait sereinement dans leur chère demeure avec ses personnes bienveillantes et ses odeurs familières. En somme, la vie de nos parents était un long fleuve tranquille. Il y avait un temps pour chaque chose et les minutes semblaient encapsuler l’éternité. Que demander de plus à la vie ?

Ce bref voyage dans le temps, ce flash-back, nous permet de réaliser à quel point la frénésie et le tohu-bohu de ce monde moderne peuvent troubler notre quotidien. En apparence, nous sommes maîtres de notre propre destin. En réalité, nous sommes pris en otage par un engrenage infernal sans pitié et sans concession tels des pantins sur des ficelles qui gesticulent sans arrêt et battent frénétiquement l’air visqueux.

Pour améliorer notre condition humaine, il suffirait d’adopter un style plus sobre, plus humain et plus pondéré. Il n’est jamais trop tard pour se remettre en question, surtout que le précieux temps s’écoule à une allure vertigineuse pour finalement se perdre irréversiblement dans un monde transitoire. Réveillons-nous donc et profitons des simples plaisirs de la vie comme, par exemple, jouer au ballon avec ses enfants sur une plage de sable fin, humer à pleins poumons les arômes subtils de la mer et sentir les embruns imprégnés d’iode fouetter nos jambes nues. C’est durant ces moments de pur bonheur que l’on apprécie ces sublimes paroles de Lamartine implorant le temps d’arrêter sa marche éternelle :

« Ô temps ! Suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours ! »

Au crépuscule de notre vie, lorsque les heures avancent de façon monotone et que le moment fatidique nous guette imperceptiblement, souvent on pense aux êtres chers qui ont jalonné notre existence et à qui l’on doit dire bientôt adieu. On regarde alors en arrière et on se demande alors si on leur a accordé suffisamment de temps par le biais d’une présence réconfortante et d’une écoute bienveillante. Cette interrogation surgit du plus profond de notre vieille âme tel un diable à ressort qui jaillit d’une antique boîte à jouer. Et puis on se lamente, hélas trop tard, qu’on aurait dû passer plus de temps au foyer et moins de temps au bureau. Comme le dit si bien Jacques Prévert, « les feuilles mortes se ramassent à la pelle, les souvenirs et les regrets aussi ».

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Nous traversons sans doute la période la plus déroutante et la plus pénible de toute notre histoire. Le mot d’ordre sempiternel est de maximiser le profit. En effet, les intérêts économiques doivent primer sur toute autre chose. Il nous incombe donc d’être continuellement plus efficace et de rester constamment sur le qui-vive, de jour comme de nuit. Dans notre travail, nous sommes...

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