Critiques littéraires

Affronter un leader populiste, c’est Bruce Lee attaquant les miroirs

Affronter un leader populiste, c’est Bruce Lee attaquant les miroirs

D.R.

On se prend à rêver d’un jury international d’artistes et d’intellectuels qui se réunirait de temps à autre pour choisir le chef d’État le plus ridicule du monde. En ce moment, la compétition serait serrée entre Recep Tayyip Erdogan et Donald Trump, avec, quand même, un avantage pour le président turc, qui, le 15 octobre 2014, affirmait sans ciller que des érudits musulmans avaient découvert l’Amérique en 1178, soit 314 ans avant Christophe Colomb, et que, dans ses Mémoires, le navigateur génois reconnaissait… l’existence d’une mosquée au sommet d’une colline au large de Cuba.

Depuis, nombre des dirigeants de son parti ont renchéri dans le grotesque, l’un d’eux publiant même à l’automne 2017 une théorie scientifique qui démontrait que la terre était plate et que « la théorie d’un monde sphérique était un complot contre le vrai peuple fomenté par Le Vatican, les sionistes et les francs-maçons ».

Mais faut-il rire de ce que pareilles élucubrations soient proférées par l’élite éduquée d’un grand pays en quête de modernité ? Peut-être pas. Encore moins après avoir lu l’essai à la fois passionnant et accablant d’une éditorialiste turque réputée, Ece Temelkuran, qui montre que non seulement l’absurdité et le non-sens ne nuisent nullement aux leaders populistes mais que, au contraire, le statut de « personnage ridicule » qu’ils affectionnent est une étape nécessaire avant d’accéder à celui d’« autocrate terrifiant ». Et cela fonctionne avec Donald Trump, Vladimir Poutine, Boris Johnson, le Hongrois Viktor Orban ou le défunt Vénézuélien Hugo Chavez, dont les thuriféraires prétendent qu’il a commencé sa révolution en rassemblant ses fidèles sous un figuier au faîte d’une colline pour leur faire prêter serment sur la Bible.

Car, tous ces élus du Panthéon des « Grands Populistes » ont recours aux mêmes « machines infernales » pour arriver au pouvoir, puis faire basculer une démocratie dans une dictature. À partir du cas Erdogan, Ece Temelkuran a donc cherché à comprendre comment ils parvenaient à leurs fins. S’ils n’utilisent pas forcément les mêmes moyens, il leur faut, en revanche, passer par sept étapes.

La première est de créer un mouvement qui représentera « le vrai peuple », souvent celui des petites villes, de la périphérie, où le ressentiment à l’égard des élites est exacerbé. Et de se doter d’un réseau de communications pour lui parler directement et « à cœur ouvert ». Ce seront les tweets pour Trump, un show télévisé personnel pour Chavez, un site web pour l’Italien Beppe Grillo et tout un réseau de médias pour Erdogan. « Le tour vraiment important que doit réussir à jouer le dirigeant populiste à ses partisans est de leur faire croire qu’il rejette les snobs élitistes et leurs médias », explique la journaliste. D’où une « agressivité ostentatoire » à leur encontre qui lui « est nécessaire pour établir une relation directe entre le dirigeant et les masses ».

Puis, il revient au chef populiste de faire un travail de sape de l’histoire officielle. Pour cela, les mensonges éhontés, les fake news, les théories du complot sont des armes efficaces. Elles lui permettent d’« infantiliser le discours politique et anéantir la raison », de transformer le réel en « un conte de fée » dont il sera le héros et qui viendra sauver « le vrai peuple » des méchants. C’est ce que l’éditorialiste appelle « détraquer la raison et affoler le langage ».

Troisième étape : à cette volonté de détraquer la communication s’ajoute celle d’évacuer toute notion de honte, trait commun à tous les dirigeants démagogiques, afin que celle-ci ne constitue plus un frein à leurs excès. D’où leur goût pour les émissions de téléréalités. « Ce nouveau genre de divertissements, écrit la journaliste, a créé un nouveau genre humain, des téléspectateurs pas forcément amusés mais sans aucun doute fascinés par l’immoralité et qui, avec le temps, n’ont plus pu s’empêcher de regarder le spectacle de cette cruauté. » Grâce à son émission « The Apprentice » Trump a acquis sa célébrité. Il y montra son cynisme le plus absolu et son absence de pitié. Ses téléspectateurs devinrent ses électeurs.

Parmi les autres étapes figure le démantèlement des dispositifs judiciaires et politiques. D’où un double jeu permanent du chef populiste. Il est l’État tout en agissant comme un chef d’opposition essayant de lui arracher le pouvoir étatique. « Ajoutez à cela, précise l’éditorialiste turque, l’illusion politique fabriquée que l’establishment est attaqué, tout en devenant lui-même l’establishment, et il est facile de voir pourquoi s’opposer à un leader populiste ressemble à Bruce Lee en train d’attaquer les miroirs. »

Au final, ajoute-t-elle, « le parti et l’État ne font plus qu’un, le dirigeant a besoin des pouvoirs publics mais pour autant il les démantèle dès qu’il doit désamorcer les critiques, l’opposition. Pendant ce temps, l’appareil d’État, le tigre de papier, est de plus en plus réduit, jusqu’à ne plus être qu’une boule de papier avec laquelle jouer au football dans le palais d’Erdogan, ou au golf avec Trump à Mar-a-Lago ».

Pas moins grave est la capacité du leader populiste à créer une histoire facile à comprendre, avec toujours des bons et des méchants, qui lui permettra de rassembler ses partisans alors que les démocraties d’aujourd’hui ont perdu tout horizon de sens pour réunir les citoyens. Sans compter que les adversaires des populistes ont souvent une lourde part de responsabilité : Hillary Clinton, lorsqu’elle a craché son mépris sur les électeurs de Trump. Ou, en Turquie, une bonne partie de la gauche qui n’était pas mécontente de voir l’establishment s’effondrer sous les coups d’Erdogan, croyant qu’une fois le pays au fond du gouffre, elle serait là pour le faire remonter. Erreur : le gouffre était sans fond.

Ce qui fait aussi l’intérêt du livre de Ece Temelkuran, c’est qu’elle narre aussi ses déboires dans la Turquie d’Erdogan. Comment des représentants de l’AKP avec « le langage de mafieux de troisième ordre » ont voulu l’acheter. Comment ils l’ont ensuite effrayée. Ce n’est pas en soi une surprise. La vraie cause d’un dirigeant populiste n’est-elle pas la sienne propre, celle d’établir un État-mafieux ?

« Si l’Europe continue comme ça, aucun Européen ne pourra plus marcher nulle part dans la rue sans être en danger » menaça le président turc quand l’Allemagne et les Pays-Bas refusèrent à ses fonctionnaires de faire campagne, en 2017, dans ces lieux pour un referendum. « En menaçant tout un continent, il est devenu le cruel Michael Corleone du Parrain 2 », remarque l’éditorialiste. On comprend qu’elle n’avait plus qu’un seul choix : le difficile exil.

Comment conduire un pays à sa perte : du populisme à la dictature d’Ece Temelkuran, traduit de l’anglais par Christel Gaillard-Paris, Gallimard, 2020, 290 p.


On se prend à rêver d’un jury international d’artistes et d’intellectuels qui se réunirait de temps à autre pour choisir le chef d’État le plus ridicule du monde. En ce moment, la compétition serait serrée entre Recep Tayyip Erdogan et Donald Trump, avec, quand même, un avantage pour le président turc, qui, le 15 octobre 2014, affirmait sans ciller que des érudits musulmans...

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