Rechercher
Rechercher

Nos Lecteurs ont la Parole

« Mamie, tu as raison, on est toujours rattrapé par nos racines »

En grandissant, j’ai souvent eu peur d’oublier. De ne plus me rappeler du son de ta voix. De ne plus reconnaître ton parfum parmi des milliers. De ne plus savoir parler de toi. De laisser s’envoler les histoires que tu me racontais. « Ta grand-mère est une pure Libanaise de Tannourine. On n’oublie pas ses racines, on en est fier », m’avais-tu écrit.

Mais Mamie, tu sais, à 20 ans, on a envie d’autre chose, d’ailleurs. On fuit, on veut tourner la page, aimer et construire loin pour oublier la violence et les souffrances. S’adapter, être comme les autres. Alors on commence par sécher les cours d’arabe. Puis on part loin. Le plus loin possible en se disant que l’on a le temps, qu’on reviendra un jour, aux prochaines vacances, au prochain temps mort. Pas maintenant, après, plus tard. Pardon.

Finalement Mamie, tu as raison. On finit toujours par être rattrapés par nos racines. Ta maison sous les décombres, notre ville éventrée et mon cœur transpercé à jamais. Depuis le 4 août, à Beyrouth, le temps s’est arrêté, la vie s’est figée. Tu as raison Mamie, on naît Libanais et on le reste pour toujours. Alors, depuis Paris, on se mobilise, on s’active, on parle du Liban, on est fier de voir ses amis s’engager. On pleure un peu, beaucoup. On reprend les cours d’arabe, on revoit ses amis libanais, on savoure différemment chaque instant. On pleure encore et on sèche ses larmes. On plante un cèdre.

Et puis la vie reprend. Ou presque. On oublie certaines choses. On en apprend de nouvelles. Quel drôle de monde Mamie. Ici, tout va vite. Beaucoup plus vite. Beaucoup trop vite. Je ne sais pas quelle est la prochaine étape tant celles que nous avons franchies me semblent surréalistes. À côté de moi on parle de test PCR, d’augmentation du taux de viralité, d’entrée en réa. C’est presque devenu banal. Un peu plus loin, on guette une guerre civile, on regarde des peuples mourir de faim, d’autres se déchirer. Au travail, on reçoit des demandes d’aides par centaines. En cours, on parle de Veolia et de Suez. Le soir on boit des coups entre amis, on rit, on se réchauffe.

Parce que, oui, dans ce chaos mondial, tout ce qu’il nous reste, c’est la solidarité. Elle est là, je le sais. Tout près de nous. Il y a Servanne qui prend soin de ses aînés. Marie qui donne des cours particuliers à distance. Moussa qui met en place un potager urbain. Quentin qui rend visite à un jeune à l’hôpital en visio. Les petites rivières font les grands fleuves. Il y a les yeux de ma voisine du troisième qui brillent sous son masque. Il y a l’énergie d’Ilona quand j’arrive au bureau. Il y a le vent dans mes cheveux quand je longe les quais pour aller travailler. Il y a les pauses. Le silence. Le bruit de la respiration. Les yeux fermés. La vie.

Mamie, chaque matin en me levant j’ai la gorge nouée et les yeux qui brillent, différemment. Je lutte, je fatigue, j’en ai ras le bol. J’aide comme je peux, j’échoue, je construis à nouveau. J’ai peur, je continue, je regarde droit devant. Et de temps en temps, grâce à toi, je m’arrête. Je regarde les photos de mon enfance. J’accueille la ville qui m’a vue naître. Beyrouth. Ses bruits et ses odeurs. Je te sens à mes côtés, je sais que tu es tout près. Et j’avance. Pas à pas. Je savoure chaque petite victoire et mes racines sont les rayons du phare qui me guide dans la nuit. Bhebak ya Lebnan.


Ce texte a été rédigé pour

la 6e commémoration du départ

de la grand-mère de Léa Moukanas, Aïda, décédée d’une leucémie.

Une association ayant pour raison sociale « Aïda » a été fondée par Léa Moukanas à la mémoire de sa grand-mère pour apporter un soutien aux jeunes touchés par le cancer.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


En grandissant, j’ai souvent eu peur d’oublier. De ne plus me rappeler du son de ta voix. De ne plus reconnaître ton parfum parmi des milliers. De ne plus savoir parler de toi. De laisser s’envoler les histoires que tu me racontais. « Ta grand-mère est une pure Libanaise de Tannourine. On n’oublie pas ses racines, on en est fier », m’avais-tu écrit.

Mais Mamie,...

commentaires (0)

Commentaires (0)