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Ces frontières sous haute tension, visibles ou invisibles, au Liban et ailleurs

Depuis le 13 septembre, l’exposition « Frontières infranchissables » met en valeur les photographies de Catherine Cattaruzza, dans l’espace public de la ville de Martigues (sud-est de la France). L’occasion d’explorer les lignes qui sillonnent nos espaces de vie.

Ces frontières sous haute tension, visibles ou invisibles, au Liban et ailleurs

Les habitants de Martigues et ses visiteurs pourront découvrir cet accrochage original et novateur de Catherine Cattaruzza. Photo DR

La photographe et artiste visuelle Catherine Cattaruzza est née à Toulouse, avant de passer presque toute sa vie au Liban, qu’elle a dû régulièrement quitter puis retrouver, en fonction de la situation politique du pays. « Selon Christian Boltanski, il y a dans la vie de chaque artiste un trauma premier, et son travail tournera toujours autour de cet élément. Dans mon parcours personnel, c’est le fait d’avoir grandi au Liban, et surtout d’avoir été contrainte de quitter le pays pendant la guerre à plusieurs reprises, ce que j’ai vécu comme un véritable exil », explique d’emblée celle qui avoue également avoir été, très tôt, sensible à la notion de frontière. En 1994, elle est la première artiste d’après-guerre à faire des interventions dans l’espace public du centre-ville de Beyrouth. Sous l’intitulé No man’s land, elle y traçait des lignes avec des pigments bleus et du sel, pour faire écho à la ligne verte (l’ancienne ligne de démarcation entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest). « L’idée de construction et de séparation des territoires m’habite depuis très longtemps », précise Cattaruzza, qui a réalisé un autre projet autour de la frontière, en 2002, Karaoké. « Il s’agissait d’une installation vidéo, réalisée avec la compositrice libanaise Cynthia Zaven : j’avais filmé tout le trajet de la frontière libanaise, et pendant la diffusion du film, se mettait en place un karaoké sur l’hymne national libanais. C’était un moyen de proposer une réflexion sur la possibilité d’une identité nationale », ajoute la photographe, qui présente à Martigues (à l’ouest de Marseille) quinze photographies de la frontière libano-israélienne. Au départ, Catherine Cattaruzza travaillait sur un projet autour des bunkers de la Seconde Guerre mondiale, très présents sur la côte méditerranéenne. « Mais le contexte de la pandémie nous a amenés à réfléchir à la notion de frontière, avec toutes les restrictions spatiales que nous connaissons actuellement. J’ai souhaité travailler autour de ces frontières visibles et invisibles et j’ai proposé mon projet en cours, que Florian Salazar Martin, maire adjoint à la culture, a tout de suite accepté. Je présente également quinze photographies prises à la frontière sino-russo-nord-coréenne. »

« Mes paysages sont politiques et poétiques »

Le projet de photographier la frontière libano-israélienne est né en 2016, de la rencontre de l’artiste avec une série de pellicules photo dont la date de péremption était de 2006, dans un marché aux puces. « J’avais envie de recommencer à travailler avec la pellicule argentique, et j’ai décidé de me rendre à la frontière du Liban-Sud pour proposer un constat photographique de ce paysage et de l’inscription de l’histoire dans son territoire. Je me suis très rapidement aperçue qu’il y a un véritable tourisme autour de ces lieux très symboliques : ces sites sont à la fois des lieux de libération et de lutte permanente. Le regard de ces personnes, essentiellement des locaux, puisque les étrangers n’ont pas le droit d’aller vers le sud sans autorisation légale, exprime à la fois la colère et la mélancolie, au-delà de la beauté époustouflante des paysages. Mes paysages sont politiques et poétiques », constate la photographe, qui a réalisé des centaines de clichés sur les 80 kilomètres de cette zone tampon, qui est aujourd’hui au cœur de l’actualité.

C’est dans trois quartiers de la ville de Martigues que sont exposées ces photographies, la plupart collées directement sur les murs de la ville. « Ces photographies argentiques imprimées sur papier (2 m 50 sur 1 m 70) quadrillent l’espace urbain, du centre-ville aux lieux touristiques des plages, en passant par les grands ensembles. J’apprécie le fait de ne pas avoir d’intermédiaire ou de support et de m’ancrer directement sur le sol ou sur les murs. Ce collage dans la ville emmène directement la photographie aux gens, il est installé au niveau du trottoir et je m’adresse directement au public », ajoute celle dont les clichés sur la frontière libanaise avaient fait l’objet d’un portfolio dans M Le Monde, accompagnés d’un texte de Laure Stephan, en 2016.

Sur les murs de Martigues, les photos de Catherine Cattaruzza. Photo DR

« Cette mélancolie qui imprègne mon travail... »

Si le troisième volet du triptyque photographique, qui tend à explorer la frontière instable du Haut-Karabakh, enclave arménienne, et de l’Azerbaïdjan, n’est pas encore abouti, les clichés pris depuis la frontière chinoise, dans le nord-est du pays, font écho à la frontière du Liban-Sud. « Je me suis intéressée à cette frontière au moment où la Corée du Nord menaçait d’envoyer des missiles sur la Corée du Sud et le Japon. Elle est infranchissable et est, elle aussi, fantasmée. Les regards des Chinois sur la frontière russe sont les mêmes que ceux des Libanais lorsqu’ils regardent à travers les barbelés. J’ai retrouvé des paysages extraordinaires avec des surveillances parfois très appuyées, parfois très légères », dit Cattaruzza. Et d’ajouter : « Au Liban-Sud, hormis le mur construit à certains endroits, on peut trouver des bidons alignés par les Nations unies ou de simples barbelés. Entre la Chine et la Corée, j’ai même trouvé des portails fermés avec de petits cadenas… De belles histoires circulent, comme celle des Coréens du Nord qui parfois franchissent la frontière pour venir voler de la nourriture dans les fermes chinoises, et on les laisse faire, on ne les dénonce pas. D’un côté, les villages chinois, flamboyants, lumineux, et de l’autre côté, le silence et la nuit. On retrouve cette mélancolie qui imprègne mon travail et qui est ce qui ressort de ce que j’observe, et de la façon dont je l’observe », commente celle qui insiste sur l’importance de la notion de frontière au Liban.

« J’ai grandi avec la ligne verte, dont j’ai photographié les traces en 1992, mais il y a aussi les frontières communautaires, sociales, physiques… Et c’est vers tout cela que se dirige le combat de la révolution, qui veut décloisonner le pays », conclut Catherine Cattaruzza, qui multiplie les rencontres avec son public pour échanger autour de la perception intime des lignes qui nous dessinent. Les habitants de Martigues et ses visiteurs pourront découvrir cet accrochage original et novateur jusqu’au 31 octobre. Et les internautes peuvent découvrir l’intégralité de l’œuvre de l’artiste sur le site suivant :

www.catherinecattaruzza.com


La photographe et artiste visuelle Catherine Cattaruzza est née à Toulouse, avant de passer presque toute sa vie au Liban, qu’elle a dû régulièrement quitter puis retrouver, en fonction de la situation politique du pays. « Selon Christian Boltanski, il y a dans la vie de chaque artiste un trauma premier, et son travail tournera toujours autour de cet élément. Dans mon parcours...

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