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Nos Lecteurs ont la Parole

Beyrouth année zéro

L’été a touché à sa fin, laissant la place cette année à une triple amertume. Celle de la rentrée incertaine plombée par les relents chimiques d’un vent violent dont le traumatisme atomique instantané restera gravé longtemps dans la mémoire collective d’un peuple qui en a vu pourtant d’autres, celle de la débandade économique prévisible, mais surtout celle des départs définitifs et précipités. Cet exode est une déchirure, autant pour ceux qui prennent le large, comme des Marius de Pagnol en quête de liberté, que pour ceux qui, d’un salut laconique et larmoyant, leur souhaitent timidement bonne chance en attendant vraisemblablement d’être eux-mêmes sur l’autre quai.

La brume est pourtant épaisse et lourde, rendant la navigation à vue aléatoire et dangereuse. Il ne reste plus que ces ombres grossièrement expressionnistes pour tisser un lien fragile entre les espoirs individuels que chacun garde secrètement en lui. Ces espoirs mille fois déçus renaissent étrangement comme une flamme olympique, d’une étincelle négligemment oubliée par les fossoyeurs peu méticuleux qui n’ont pourtant de cesse de vouloir détruire rageusement un patrimoine millénaire, une culture éclectique, des amours multiconfessionnelles interdites.

En 45 ans de despotisme et népotisme larvés et destructeurs, ils n’auront toujours pas compris, en arpenteurs kafkaïens naïfs, que les châteaux de cartes n’existent que dans leur imaginaire puéril. Des murs qui s’écroulent en un souffle, il restera une poussière de vie pour reconstruire, encore et toujours, reconstruire non pas pour bâtir, mais pour insuffler discrètement une énergie secrète, ultime comme une potion magique, à ces milliers de jeunes fougueux qui, dès le lendemain, le 5 août, date fatidique, investirent les ruelles de Beyrouth meurtri pour proposer une aide à coups de pelles rouillées et de sacs de jute troués. Pendant ce temps, nos dirigeants au ton péremptoire faisaient semblant d’avoir la gueule de bois des lendemains de cuite au mauvais alcool. Ce n’est qu’à cet instant précis que je compris la signification réelle de ces fables que nos parents nous lisaient automatiquement comme une berceuse innocente.

La cigale n’était pas seulement paresseuse, elle était malfaisante et sa ritournelle horrifique incessante était un chant hypnotique qui précède inéluctablement une condamnation à mort. Mais la mort à crédit n’a plus de prise sur une humanité vaccinée contre toute sorte de venin. Il reste un antidote subtilement distillé pour y contrecarrer une étrange solidarité courageuse qui tisse sa toile collante pour unir ces milliers de femmes et d’hommes de bonne volonté. Des aides affluent spontanément de toutes parts, du Liban et de l’étranger. Les riches, les moins riches et les pauvres viennent au secours des plus démunis, des laissés-pour-compte, en leur proposant un gîte, de l’argent et du réconfort.

Cette toile improvisée et émouvante est l’humanisme qui ne se perd jamais, même lors des pires catastrophes. Il renaît solide et fier, en écrasant noblement les hommes métamorphosés en cafards et en séchant laborieusement les larmes de ceux et celles qui ont été injustement sacrifiés sur la potence du crime organisé.

Marc Krikor KALOUSTIAN

Le titre est inspiré du film de Roberto Rossellini « Allemagne année zéro ».

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


L’été a touché à sa fin, laissant la place cette année à une triple amertume. Celle de la rentrée incertaine plombée par les relents chimiques d’un vent violent dont le traumatisme atomique instantané restera gravé longtemps dans la mémoire collective d’un peuple qui en a vu pourtant d’autres, celle de la débandade économique prévisible, mais surtout celle des départs...

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