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Point de vue

Pour une stratégie « zéro Covid » au Liban

Pour une stratégie « zéro Covid » au Liban

Photo d’illustration : un médecin libanais prend la température d’un homme susceptible d’avoir attrapé le coronavirus à l’hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth le 20 mars 2020. Archives AFP

Alors que les interventions mises en œuvre au printemps pour faire face à la pandémie ont permis au Liban d’éviter une augmentation exponentielle des cas de Covid-19, le gouvernement n’a pas réussi à mettre en place les mesures permettant d’assurer cet objectif à long terme. Et ce malgré les alertes répétées de l’Organisation mondiale de la santé sur le maintien de la menace pandémique au-delà de 2020. La majorité des cas et des décès au Liban sont survenus au cours des quatre dernières semaines, dans un contexte d’absence d’interventions claires et de communication régulière avec le public, tandis que la crise économique a engendré une certaine résistance locale aux mesures sanitaires et de confinement. À la lumière de cette évolution inquiétante, nous, citoyens libanais exerçant diverses fonctions dans le secteur de la santé, avons décidé de former un « Comité libanais indépendant pour l’élimination du Covid-19 », afin de tirer la sonnette d’alarme et proposer des pistes de sortie de crise.

Manque de transparence

Nous sommes très préoccupés par l’absence d’une stratégie nationale claire et globale face à la crise sanitaire et par une approche gouvernementale consistant à atténuer l’impact de l’épidémie sur la population plutôt que d’éliminer le virus. Soit l’opposé de la stratégie dite « zéro Covid » adoptée par plusieurs pays (tels que la Nouvelle-Zélande, la Thaïlande ou encore la Corée du Sud), qui implique une intervention décisive et efficace pendant quelques semaines, tout en assurant la plus grande quasi-normalité à long terme avec en revanche une vigilance continue (pour plus d’informations sur cette stratégie, voir le site zerocovidlb.com). Si cette stratégie peut sembler ambitieuse, elle nous semble particulièrement appropriée pour un pays comme le Liban qui est de densité similaire à la Corée du Sud. L’économie fragilisée du pays ne pourrait supporter des confinements fréquents. De plus, le secteur de la santé déjà sous tension s’écroulerait avec des cas innombrables de Covid-19 et ne pourrait accommoder les survivants de formes sévères du virus qui continueront à présenter des symptômes chroniques.

Le manque de transparence est l’une des causes premières de l’échec de l’approche sanitaire actuelle. Le ministère de la Santé a le devoir de partager les données épidémiologiques avec le public, sous peine d’ébranler sa confiance ou celle de la communauté scientifique. Cependant, il ne suffit pas de publier des bulletins statistiques, a fortiori incomplets, voire contradictoires. Il faut davantage d’informations telles que : le contexte dans lequel les personnes sont infectées (lieu de travail, domicile, marché, transports publics, camp de réfugiés, prison etc.) ; le type de comorbidité dont ces personnes souffrent et leur statut socio-économique. Si l’on ajoute le manque de données cohérentes sur nombre de paramètres essentiels – le nombre d’hôpitaux et d’unités dédiées ; de lits d’isolement ; de ventilateurs ; d’équipements de protection individuelle, de kits de test ; de médicaments, etc. –, nous ne connaissons pas la capacité du système de santé du pays ni les facteurs sous-jacents qui influencent la propagation du virus.

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En outre, bien que le ministère de la Santé ait mis en place un système de surveillance, les variables, les indicateurs ainsi que les seuils épidémiologiques choisis pour surveiller et évaluer la propagation du virus ne sont pas rendus publics. De plus, nous disposons de très peu d’informations sur sa stratégie, sa capacité de recherche des contacts, les difficultés auxquelles il a été confronté, ainsi que la validité des tests dans les différentes régions, en l’absence de contrôle aléatoire (incluant la publication des résultats) en la matière.

Il est essentiel que le gouvernement s’investisse davantage dans l’information du public sur les mesures nécessaires pour réduire la transmission du virus. Ces mesures consistent notamment à rappeler fréquemment au public l’importance cruciale du port du masque, du maintien de la distance physique et de la réduction des visites et des rassemblements (dans le domaine public comme privé). Si le ministère a eu recours à de tels moyens, ils sont incohérents et insuffisants au vu de l’ampleur persistante de la désinformation et du manque général de confiance dans les communications gouvernementales en matière de santé.

Compte tenu de la difficulté de mettre en œuvre un confinement général en raison de la situation économique désastreuse, des mesures devraient être prises en consultation avec les municipalités et les autorités locales ainsi que la société civile pour contrer la recrudescence des cas et réduire la transmission du virus de la capitale aux différents villes et villages. La décision récente du gouvernement intérimaire de suivre l’exemple des pays ayant appliqué la stratégie dite du « green-zoning » – qui consiste à distinguer les zones vertes des rouges selon le niveau de circulation du virus au niveau local – est encourageante, dans la mesure où elle facilite le maintien de certaines activités. Cependant, nous notons avec inquiétude un manque d’informations vis-à-vis du public et des municipalités sur l’importance de cette approche et le contrôle des indicateurs et des critères à suivre.

Moyens insuffisants

La réouverture progressive et partielle des écoles et des collèges a été finalement décidée pour le 12 octobre, mais, encore une fois, sans aucune stratégie globale. Et ce dans un contexte où le manque d’infrastructures fiables (électricité, internet...) et l’absence d’aide économique aux ménages pauvres rendent de fait l’enseignement hybride (en présentiel et en ligne) irréaliste.

Le programme économique pour faire face à la crise sanitaire, déjà très modeste lors de son adoption en février (moins de 1 % du PIB), n’a pas été mis à jour depuis les explosions du 4 août, qui ont pourtant profondément aggravé la situation économique et une capacité hospitalière déjà en grande difficulté. D’autant que le très mince filet de sécurité sociale existant ne couvre pour l’instant que 50 000 personnes très pauvres, alors que la Banque mondiale estime qu’environ 2 millions de Libanais sont dans le besoin. Dès lors, en l’absence d’aides économiques, toute mesure qui restreindrait l’emploi serait difficile à appliquer.

Enfin, les mesures mises en place au printemps pour contrôler les frontières et atténuer cette voie de propagation ont laissé la place à un non-respect global des exigences de quarantaine et d’isolement à domicile des voyageurs et porteurs asymptomatiques, exacerbé par les coutumes locales de visites des arrivants par des proches.

Convaincus qu’une stratégie d’élimination nationale est indispensable pour sauver des vies, nous invitons tous ceux qui souhaitent aider à éliminer le Covid-19 au Liban à unir leurs efforts et agir.

Par Joëlle M. ABI-RACHED
MSc MD PhD, chercheuse invitée en histoire de la médecine et de la santé publique à l’École normale supérieure et à l’École des hautes études en sciences sociales.

Par Nahla ISSA
PhD, consultante pharmaceutique.

Par Jade KHALIFE
MD MPH MSc, consultant indépendant en santé publique.

Par Pascale SALAMEH
MPH PharmD PhD HDR, professeure d’épidémiologie à l’Université libanaise.

Par Ayah KARRA-ALY
BA MMASc, consultante stagiaire en analyse de la santé chez ETIO Public Health Consultants.

Par Michèle KOSREMELLI ASMAR
MHA PhD, directrice et professeure associée à l’institut supérieur de santé publique de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.


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