Critiques littéraires Roman

Descente aux enfers

Événement littéraire marquant et incontesté, Emmanuel Carrère livre avec Yoga son récit autobiographique le plus abouti. À 60 ans, au moment où il s’y attendait le moins, l’auteur va se trouver propulsé sur les rivages de la folie, aux confins de la mort. Yoga est ce récit, celui d’un rescapé.

Descente aux enfers

© Richard DUMAS

Yoga d’Emmanuel Carrère, P.O.L., 2020, 400 p.

Emmanuel Carrère est un écrivain de la hantise. Quelque chose depuis ses tout débuts littéraires avec La Moustache plane au-dessus de son œuvre : comme un danger, comme une malédiction. Dans La Moustache justement, c’était l’idée qu’un homme, un jour, rase sa moustache et que personne ne le remarque pour autant. Dans Un roman russe, le spectre d’un secret de famille dévoilé. Dans D’autres vies que la mienne, l’insupportable confort de notre mode de vie occidental était battu en brèche. Dans Le Royaume, la question posée était celle de la croyance : à l’ère contemporaine le doute avait absolument pris le pas sur la foi.

Face à ces thèmes impérieux qui questionnent l’identité et le sens d’une vie, Carrère a tôt fait le choix du pacte autobiographique qu’il dévide telle une pelote infinie chez son éditeur de toujours P.O.L.. Retranscrire le plus honnêtement possible ce que l’on vit et sans cesse le questionner est devenu sa marque de fabrique. Et il y excelle. « J’ai une conviction, dit-il, une seule, concernant la littérature, enfin le genre de littérature que je pratique : c’est le lieu où on ne ment pas. » Pour le lecteur, pris dans les raies de ses récits imposants, les livres de Carrère renouvellent le genre. Et le pousse plus loin. D’un cran supérieur vers un champs nouveau. Les livres de Carrère sont le moment d’une expérience inédite où le lecteur assiste au dévoilement d’une intimité révélée sans complaisance et sans concession mais le tour de force littéraire de l’auteur consiste à conduire subtilement le lecteur du statut de témoin au statut de double. « Ô lecteur, mon semblable, mon frère », disait Baudelaire. Nous sommes avec Carrère au-delà du plaidoyer autobiographique cher à Rousseau, nous entrons dans la supplique autobiographique. Le lecteur vit une expérience unique de lecture. Il plonge loin dans l’abîme avec l’auteur, il monte haut sur les cimes. Montagnes russes.

Mais dans Yoga, Carrère comptait s’y prendre autrement. Et même faire tout l’inverse qu’à l’habitude. Foin des confessions à tiroirs et des tourments, il rêvait d’un livre différent qu’il aurait voulu « un livre souriant et subtil sur le yoga ». Puisqu’enfin tout allait bien : sa reconnaissance littéraire était acquise (ne manque que le Goncourt qui pourrait tout à fait advenir cette année…), sa vie amoureuse était équilibrée, son univers amical et familial était solide, il pouvait se permettre d’écrire un livre sur le yoga, une discipline méditative et sportive qu’il pratique avec assiduité depuis plus de 30 ans et dont il peut parler avec une certaine légitimité. Son projet était simple : dire que le yoga c’est bien « mais le dire d’une autre place, disons d’un autre rayon de librairie que celui du développement personnel ». Montrer à quel point le yoga est complexe. Qu’il peut être à la fois profond et joyeux. « Un livre souriant et subtil », ne cessait-il donc de répéter. « J’ai envie que ça finisse bien, ajoutait-il. Que mon livre finisse bien, que ma vie finisse bien. Je pense que c’est ce qui va arriver. »

Yoga commence bien sous ces auspices. Mais cela ne durera pas. Alors qu’il s’est retiré dans le Morvan pour une retraite méditative, Emmanuel Carrère en est retiré dès le second jour. Un événement terrible est arrivé. Ce sont les attentats de Charlie. Un de ses grands amis, Bernard Maris, a été tué d’une balle dans la tête. L’harmonie est perdue. Quelque chose se disloque chez Emmanuel Carrère. « Ma vie courait en réalité au désastre (…) et ce désastre il est venu de moi. Il est venu de cette puissante tendance à l’autodestruction dont présomptueusement je me croyais guéri. » Dès lors, tout ira de mal en pis : renfermement sur soi, pulsions destructrices, dépression, hospitalisation, internement.

Cette lente et inéluctable plongée dans le noir, Carrère la narre avec la même acuité que celle des jours heureux. Considérer la vie pareillement à la mort en face est le vrai acte d’héroïsme. Pour un homme ou pour un romancier. Avec Carrère les deux se mêlent. Afin de ressembler à ses modèles glorieux – comme Ulysse, comme Énée, comme Orphée, comme Dante – Carrère vient d’ajouter un chapitre capital à son odyssée personnelle. Il travaille magnifiquement dans Yoga le motif de l’épopée où se vit l’épreuve la plus importante pour la formation du héros épique : la descente aux enfers.


Yoga d’Emmanuel Carrère, P.O.L., 2020, 400 p.Emmanuel Carrère est un écrivain de la hantise. Quelque chose depuis ses tout débuts littéraires avec La Moustache plane au-dessus de son œuvre : comme un danger, comme une malédiction. Dans La Moustache justement, c’était l’idée qu’un homme, un jour, rase sa moustache et que personne ne le remarque pour autant. Dans Un roman russe, le spectre d’un secret de famille dévoilé. Dans D’autres vies que la mienne, l’insupportable confort de notre mode de vie occidental était battu en brèche. Dans Le Royaume, la question posée était celle de la croyance : à l’ère contemporaine le doute avait absolument pris le pas sur la foi. Face à ces thèmes impérieux qui questionnent l’identité et le sens d’une vie, Carrère a tôt fait le choix du pacte...
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