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Nos Lecteurs ont la Parole

Je viens de ce pays

Je viens de ce pays où on n’a pas le droit de pleurer ; de ce pays qui s’enorgueillit de sa résilience. Tu te tiendras debout, tu ramasseras les morceaux de ta vie, tu recolleras les béances, les façades, tu recolleras et puis tu avanceras sans mot dire. Tu enterreras tes morts, tu diras merci mon Dieu et tu continueras, et tu seras un homme, mon fils. Je ne suis pas un homme, je suis une femme. Cette femme à qui on n’a jamais autorisé le féminin. Parce qu’il fallait se battre tout le temps, continuer à se battre contre, se battre pour, se protéger de... se battre contre la tristesse, contre le poids de ces adultes éprouvés par la guerre mais qui ne disent mot et qui continuent.

Cette génération – avec tout l’amour qu’on peut lui porter –, qui, faisant le dos rond, a transmis le poison de ses mutismes à ses enfants – pas que, heureusement. Qui a dit que les enfants ne comprennent pas, ne sentent pas ? Ils sont ceux qui sentent le plus car ils sont ceux qui s’autorisent à sentir. Quand la tête de leur mère a été tranchée sous leurs yeux en voiture alors qu’ils revenaient de la plage lors de l’explosion du 4 août, les enfants de Diane, six et onze ans, n’ont-ils rien senti ? Leur intimera-t-on le silence aussi sous prétexte de résilience ? À l’ami qui a perdu un œil, à l’autre qui n’a pour l’instant pas l’usage ni de ses deux bras brisés, atteints, ni de ses mains, plusieurs fois opérées, intimera-t-on le silence ? Pour ne pas déranger ?

Ne pas déranger le statu quo, l’ordre établi, exactement comme on l’a fait avec ces matières inflammables stockées dans le port de Beyrouth. Jusqu’à ce qu’un jour, elles explosent en pleine figure, faisant morts, blessés, ravagés et des vibrations à l’infini dans notre mémoire cellulaire. Ne pas déranger. Encore maintenant, ne pas déranger l’ordre établi ! Taire le fait que tant de personnes disent clairement avoir entendu des avions – israéliens ? – que de nombreux témoins disent avoir vus de leurs yeux et qu’ils ont filmé les roquettes s’abattre – ils ne sont pas tous toqués. Et quand un journaliste respectable et sérieux en fait état sur les réseaux sociaux, il déclenche encore des réactions primaires. Taire pour ne pas dénoncer un équilibre des forces ; encore maintenant ?! Malgré le cataclysme, l’hécatombe ?! Les médias internationaux, la communauté internationale se sont tus là-dessus. Seuls quelques téméraires tels que l’Asian Times ont osé faire leur métier comme il faut ; enquêter, interroger des experts militaires, des scientifiques et autres analystes. N’y a-t-il pas des moments où le silence doit être rompu quels que soient les équilibres qu’il met en branle ?

L’omerta et la légendaire résilience sont bien ce qui a permis le cancer de la fragmentation et de la colère ; entretenus dans le chaudron, dans le cœur du cœur de chacun d’entre nous, souvent sans même s’en apercevoir… et un jour l’explosion atomique. Nous lavera-t-elle? Une bombe atomique, ou équivalent, peut-elle avoir raison de nos résistances intérieures ? Fallait-il en arriver là ? Champignon orange qui envahit le ciel de Beyrouth ; cet air de miettes de verre, de venin, de fatalité, qui colle à la peau, peut-il dans sa nuisance nous laver de nos nuisances intérieures ? De la mascarade du consensus, qui ne faisait que couvrir une cancel culture que nous avons adoptée depuis la guerre et poursuivi dans l’après-guerre. Le consensus a éclaté et la cancel culture aussi. Et on ne l’a toujours pas compris. On continue à vouloir éliminer. Tu ne peux rien éliminer, me dit la modératrice d’un cercle de partage, dans la lignée de Thich Nath Hanh, le maître bouddhiste, grand activiste de la paix, présenté par Martin Luther King pour le prix Nobel de la paix. Autoriser les uns et les autres à vibrer, les autoriser. « Chacun émet un son dans l’univers, dit-elle. Ensemble, tous ces sons font un concert ; tout seul, pas de concert. » La métaphore me saisit ; elle est si claire, elle fait tant de sens. Nous ne nous sommes pas autorisés à émettre notre son depuis ladite fin de la guerre; encore moins à écouter celui de l’autre – l’un ne va pas sans l’autre, d’ailleurs. Et la cancel culture montre ses limites.

En 2020, l’année de tous les drames, de tous les changements – je ne sais rien à la numérologie, mais 2020 a-t-il un sens ? – le moment ne serait-il pas venu de s’autoriser enfin ? De reconnaitre ce qui est là, ce qui est énorme, qui saute aux yeux. S’autoriser à dire : dire que le nitrate d’ammonium n’a pas explosé par lui-même, que non, un cataclysme de cette envergure n’est pas un accident, d’interroger, de prononcer les mots tabous : Israël ? Le Hezbollah ? Les enjeux internationaux, le plan de fragmentation du Moyen-Orient ? Le dire, le déposer… et la vie s’en chargera.

Laissez-nous déposer ce fardeau du non-dit, reconnaissez, au nom de tous ces morts et de ce carnage, plutôt que de camoufler dans des drapeaux qui enrobent des monuments ici et là, magnifiques gestes d’amitié, il est vrai ; mais le proverbe libanais dit aussi : « Il tue l’ami et il vient à ses funérailles. » Un ami veut entendre ce que son ami a à dire ; pas seulement ce qui l’arrange, ce qui ne le détourne pas de son propre agenda. Merci à la France et au président Macron pour tous ces efforts et cette amitié dont il a fait montre à l’égard du Liban et qui sont si réconfortants en des temps comme ceux-ci. Je suis fière et heureuse d’appartenir aussi à une telle nation, mais la nation des droits de l’homme aurait-elle étouffé, enrobé une réalité aussi énorme sous le vocable « accident » si la tragédie s’était produite chez elle ? C’est bloquer la vie que d’enfouir tout ce qu’elle a à dire. Reconnaître ce qui est là, cesser de se voiler la face au nom de l’équilibre de la terreur et du marché ; il n’y a pas d’autre chemin possible. La Commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud en est un exemple ; la Commission nationale de réconciliation au Ghana – qui avait traité les abus des droits de l’homme par les institutions publiques et ceux qui occupaient des charges publiques – en est un autre. Il n’y a pas une autre façon d’avancer. La non-violence n’est pas une affaire juridique seulement ; elle est plus profonde, elle est dans l’interaction, l’ouverture à entendre.

Étouffer les sons, c’est étouffer l’harmonie du monde. Laissez-nous / laissons-nous (?) dire tous ces silences. Et laissez-nous, laissons-nous (?) être silencieux quand nous le voulons, quand nous ne voulons plus partager les doigts accusateurs, les lamentations, les poings serrés, quand nous n’adhérons plus au discours de la violence. Plus envie du discours de hargne, de potence, de celui des insultes, des crachats. Plus envie des mêmes slogans. Toute cette haine, toute cette bave qui hantent notre quotidien, qui le scandent. Pas de slogans, pas de mots! Juste une marche, comme ces jeunes qui marchent d’un pas déterminé, d’un pas comme s’il allait de lui-même, d’un pas qui épouse le mouvement de la vie, qui sait ce qu’il faut faire, qui se laisse porter. Avec des balais, des balais pour nettoyer les rues, les cœurs. Des balais pour enlever les débris, les faire recycler ; comme le Balai citoyen au Burkina Faso qui a contribué à démettre le gouvernement corrompu de Compaoré.

De grâce, une autre musique, est-ce possible ? Une musique au féminin.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Je viens de ce pays où on n’a pas le droit de pleurer ; de ce pays qui s’enorgueillit de sa résilience. Tu te tiendras debout, tu ramasseras les morceaux de ta vie, tu recolleras les béances, les façades, tu recolleras et puis tu avanceras sans mot dire. Tu enterreras tes morts, tu diras merci mon Dieu et tu continueras, et tu seras un homme, mon fils. Je ne suis pas un homme, je suis...

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