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Arménie/Azerbaïdjan

Les raisons du nouvel embrasement dans le Haut-Karabakh

Ankara réagit avec virulence et se dit « au chevet » de son allié azéri, tandis que Moscou, proche d’Erevan, appelle à la fin des affrontements.

Les raisons du nouvel embrasement dans le Haut-Karabakh

Photo diffusée sur le site du ministère arménien de la Défense, montrant la destruction de véhicules de l’armée azérie dans le Karabakh. Photo AFP

Le conflit tiède du Haut-Karabakh s’est sérieusement réchauffé au cours des dernières 24 heures, laissant craindre un affrontement de grande ampleur entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Cette région autonome qui a fait sécession de l’Azerbaïdjan avec le soutien arménien était hier sous un déluge de feu des forces azéries. « Il s’agit d’une attaque de grande envergure de la part de Bakou, avec utilisation d’hélicoptères et de drones de fabrication israélienne », confie à L’Orient-Le Jour une source diplomatique proche du dossier. Les deux belligérants ont fait état de 23 morts, dont 7 civils. Seize soldats séparatistes arméniens ont été tués selon les autorités locales, ainsi qu’une femme et un enfant. « Tôt ce matin, l’ennemi a lancé des bombardements sur toute la ligne de contact. Des habitations civiles, ainsi que la capitale Stepanakert, sont également sous le feu. Nous exhortons la population à se cacher », a écrit le porte-parole de la présidence du Haut-Karabakh. L’Azerbaïdjan a annoncé de son côté avoir conquis une demi-douzaine de villages sous contrôle arménien lors de combats le long de la ligne de front de la région séparatiste, une information aussitôt démentie par le ministère arménien de la Défense, qui invoque une « provocation de la machine de propagande azérie ».

Il semblerait que l’Azerbaïdjan soit une fois encore à l’origine des hostilités, comme en juillet dernier, où des combats meurtriers avaient opposé Arméniens et Azerbaïdjanais, non pas au Haut-Karabakh, mais à la frontière entre Tavush, au nord-est de l’Arménie, et le district de Tovuz en Azerbaïdjan. Une région en proie à des affrontements armés réguliers depuis 30 ans. Province peuplée en majorité d’Arméniens, rattachée à l’Azerbaïdjan en 1921 par Staline, le Haut-Karabakh est le théâtre d’affrontements ethniques depuis la fin des années 1980. Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, Erevan et Bakou sont engagés dans un conflit sans fin, qui avait donné lieu à une guerre sanglante au début des années 1990 ayant fait 30 000 morts.

Dans un discours télévisé à la nation hier matin, le président azéri Ilham Aliev a juré de remporter la victoire sur les forces arméniennes. « Notre cause est juste et nous vaincrons », a-t-il déclaré, dans une référence à une citation célèbre du discours de Staline lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Le président Aliev avait déjà menacé, vendredi, l’Arménie de représailles en raison de son « comportement agressif », et accusé Erevan de « faire échouer à dessein les négociations » de paix.

Reconquête

Le timing de cette nouvelle escalade semble être lié à la volonté du chef de l’État azéri de regagner du crédit sur la scène intérieure. Il serait en outre encouragé à passer à l’action par son allié turc. Le président azéri met son avenir politique en jeu dans cette bataille. En proie à une violente crise économique, l’Azerbaïdjan, producteur important de pétrole, a notamment été affecté par la chute vertigineuse du prix du baril. À cause de la crise du coronavirus, Bakou n’a pas été en mesure d’exporter ses réserves de gaz, ce qui a engendré une hausse du chômage. Menacé par ces défis internes, Ilham Aliev joue sur la corde sensible en remettant sur le tapis la reconquête du Karabakh. « Soit il gagne la guerre, ce qui lui permet de prolonger son emprise sur le pouvoir, soit il la perd ce qui rendra son avenir politique très flou », poursuit la source diplomatique sous couvert d’anonymat.

Cette escalade de violence intervient avec comme toile de fond une géopolitique régionale en pleine évolution, marquée par une intervention renforcée des acteurs. Car, au-delà des considérations intérieures et de la pandémie mondiale, « l’Azerbaïdjan bénéficie d’un soutien turc plus immédiat qu’il ne l’était auparavant », explique Laurence Broers*, directeur du programme Caucase de l’organisation Conciliation Resources et chercheur associé à l’institut Chatham House. La Turquie est d’ailleurs rapidement montée au créneau hier, son président Recep Tayyip Erdogan n’hésitant pas à parler « d’attaque contre l’Azerbaïdjan », ce qui « montre que l’Arménie est le plus grand obstacle à la paix et à la stabilité dans la région ». Ankara et Bakou ont exprimé à plusieurs reprises la force de leur alliance, aussi bien verbalement que par le biais d’une coopération militaire. Début septembre, Bakou avait fait part de son soutien « sans hésitation » à Ankara dans la dispute qui l’oppose à la Grèce en Méditerranée orientale, ce à quoi le ministre turc des Affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu avait répondu par la réciproque. L’Azerbaïdjan se fournit principalement en armes israéliennes depuis de nombreuses années, mais serait en train de se tourner davantage vers son allié turc en la matière. « Les intérêts de la Turquie sont de renforcer la légitimité nationale en soutenant son compatriote, la nation turque d’Azerbaïdjan, notamment pour son industrie de la défense désireuse de nouveaux marchés », affirme Laurence Broers. Les deux pays se décrivent mutuellement comme « une seule nation, mais dans deux États ».

Base militaire russe

En juillet dernier, Ilham Aliev avait limogé de manière inattendue Elmar Mammadyarov, son ministre des Affaires étrangères depuis 2004, après avoir dénoncé son action, jugée trop passive dans le conflit en cours. Il a depuis été remplacé par Jeyhun Bayramov, qu’on dit proche de l’aile turque. Ankara ne semble pas cette fois-ci vouloir en rester aux mots, quitte à s’engager dans un nouveau théâtre de combat, après la Syrie et la Libye, même s’il se trouve une nouvelle fois opposé à Moscou. Selon des sources au sein de l’opposition syrienne, 1 000 combattants syriens proturcs auraient été envoyés en Azerbaïdjan la semaine dernière, une information qui n’a pu cependant être confirmée par L’Orient-Le Jour.

La Russie, qui a un accord de coopération militaire avec l’Arménie, se trouve aujourd’hui dans une position délicate. Le Kremlin, qui se positionne en arbitre régional, livre des armes aux deux pays. Le président russe Vladimir Poutine a appelé hier à mettre fin aux nouveaux combats meurtriers après s’être entretenu avec le Premier ministre arménien Nikol Pachinian. L’Arménie héberge à Guioumri une base militaire russe stratégique pour le Caucase du Sud. Si le conflit s’envenime, notamment à travers une intervention plus concrète de la Turquie, Moscou devra clairement prendre position. L’Iran, qui entretient de bonnes relations avec Erevan, a quant à lui appelé à un arrêt immédiat des hostilités et s’est dit prêt à lancer des pourparlers entre les deux pays. La France, médiatrice du conflit avec la Russie et les États-Unis dans le cadre du Groupe de Minsk, a aussi appelé à cesser les hostilités, de même que Bruxelles et Berlin.

Signe que la pression ne risque pas de retomber de sitôt, Erevan a décrété en début d’après-midi « la mobilisation générale » et l’instauration de « la loi martiale », tout comme les autorités du Karabakh. Bakou a par la suite annoncé lui aussi l’instauration de la loi martiale, ainsi qu’un couvre-feu dans la capitale et dans plusieurs grandes villes et la zone proche de la ligne de front. « La motivation de prolonger le conflit et d’inverser la vapeur, peut faire en sorte que les hostilités se poursuivent dans un conflit plus long et beaucoup plus dangereux », conclut Laurence Broers.

*Il est également l’auteur de l’ouvrage : « Arménie et Azerbaïdjan : anatomie d’une rivalité », Edinburgh University Press, 2019.


Le conflit tiède du Haut-Karabakh s’est sérieusement réchauffé au cours des dernières 24 heures, laissant craindre un affrontement de grande ampleur entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Cette région autonome qui a fait sécession de l’Azerbaïdjan avec le soutien arménien était hier sous un déluge de feu des forces azéries. « Il s’agit d’une attaque de grande...

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