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Éducation

Lorsque des parents décident de ne pas scolariser leurs tout-petits

L’enseignement en ligne pour les classes de maternelle a montré son inefficacité, poussant les parents à privilégier des structures par petits groupes, ou à garder leurs enfants à la maison.

Lorsque des parents décident de ne pas scolariser leurs tout-petits

Dans une classe de maternelle, l’apprentissage par le jeu. Photo DR

La rentrée des classes maternelles se déroulera cette année en petit comité, avec 30 % d’effectifs en moins dans certaines écoles privées et jusqu’à 50 % d’élèves en moins dans d’autres, sur fond de pandémie de Covid-19, de crise financière, économique et politique aiguë, et de choc profond lié à la mortelle explosion du port de Beyrouth. Il faut dire que l’enseignement n’est obligatoire au Liban qu’à partir de l’âge de six ans. Alors, de nombreux parents préfèrent garder leurs tout-petits de 3, 4 ou 5 ans à la maison ou à la garderie à côté de chez eux, plutôt que de leur imposer un enseignement en ligne qu’ils jugent peu efficace et particulièrement contraignant, sur base de l’expérience de l’année dernière. Sans oublier cette peur panique du virus que les enfants risqueraient de transmettre aux grands-parents. Vu le flou qui règne sur une rentrée scolaire annoncée sans stratégie claire concernant le mode d’apprentissage et les gestes barrières, les parents font d’une pierre deux coups. Ils choisissent la solution qu’ils estiment la plus sûre et la moins stressante pour leur enfant, avec des horaires plus souples, un nombre d’enfants restreints, mais aussi parfois sans scolarisation tout court. En même temps, ils s’affranchissent de l’obligation de payer les frais d’écolages d’une année entière qui promet d’être pour le moins chaotique. Une tendance qui a poussé nombre d’établissements scolaires à revoir leur copie et à proposer aux parents d’élèves une école maternelle en présentiel, dans des conditions particulièrement étudiées pour prévenir toute contamination, après avoir tablé sur l’enseignement à distance ou hybride.

L’enseignement obligatoire ne commence qu’à l’âge de six ans. Photo DR

Mon fils n’ira pas à l’école

« Pour le moment, au vu de l’augmentation sensible du nombre d’atteintes quotidiennes de Covid-19, mon fils de 5 ans n’ira pas à l’école, même s’il a envie d’y retourner », assure Rana à L’Orient-Le Jour. L’élève de grande section (douzième) restera donc à la maison, où il suivra les cours en ligne si toutefois l’établissement les assure aux classes maternelles. « Cette classe est importante, car l’enfant y apprend à lire et à former les lettres. Mais un ami proche a perdu son père du coronavirus. Et je ne voudrais pas que ça se répète dans notre famille », observe-t-elle. « Je vais donc attendre d’y voir plus clair, observer la rentrée, l’organisation des classes, les contaminations éventuelles, avant de prendre ma décision finale au bout de quelques semaines. »Une autre mère, qui a requis l’anonymat, refuse même d’inscrire sa fille de 3 ans en petite section (petit jardin). « Elle restera à la maison jusqu’à l’année prochaine », affirme-t-elle. Vu la hausse des cas de coronavirus, elle craint fort que l’école ne ferme ses portes en cours de route et que l’enseignement en ligne soit la norme. « À cet âge, l’enseignement à distance ne sert à rien. Et pas question qu’elle reste sur un écran toute la journée. Je serais obligée de payer la scolarité pour une année entière, pour quelques dessins qu’on m’enverra par mail, dit-elle. Quant aux garderies qui pourraient faire l’affaire car elles accueillent les enfants par petits groupes, elles sont aussi chères que l’école. »

Le problème réside dans la crainte des parents que les institutions privées n’appliquent pas les consignes à la lettre, pour prévenir la transmission du Covid-19, comme l’observe la responsable de la Santé mère et enfant au ministère de la Santé, Pamela Zogheib. La spécialiste fait aussi part « du refus de l’enseignement en ligne qui n’est pas applicable aux tout-petits » et de « la difficulté à payer les scolarités en temps de crise aiguë ». « Les parents se demandent donc s’ils ne feraient pas mieux de garder leur enfant à la crèche, où les consignes sont fermement appliquées et les effectifs restreints », dit-elle. La spécialiste observe toutefois que les garderies n’ont pas le droit de prendre en charge les enfants après l’âge de 4 ans et rappelle que l’enseignement obligatoire ne débute qu’à six ans. « Les écoles ont l’obligation de prendre l’enfant même s’il n’a pas fait de classes maternelles », assure-t-elle, faisant référence à « la pression qu’exercent certaines écoles privées sur les parents, pour une inscription précoce de leurs enfants ».

Dans nombre d’écoles maternelles qui ont l’espace nécessaire, les enfants seront divisés par petits groupes. Photo DR

S’adapter au rythme de l’enfant, dans le respect des mesures sanitaires

Du côté des garderies, on tient à mettre les choses au point. « Seules une douzaine de garderies, sur 400 au total, ont à la fois un permis pour l’ouverture d’écoles maternelles, de la petite à la grande section », explique à L’OLJ Charbel Abi Nader, président du syndicat des propriétaires de garderies spécialisées. « Et aujourd’hui, ces écoles maternelles sont sollicitées, parce qu’elles s’adaptent au rythme des enfants et aux horaires des parents, reçoivent les petits par groupes restreints, les font jouer, dormir et manger, leur apprennent la socialisation et leur donnent des bases éducatives, dans le respect des mesures sanitaires, au lieu de se contenter de leur proposer un enseignement en ligne inadéquat », note-t-il.

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Pour leur part, les établissements scolaires tentent de s’adapter, après une année particulièrement difficile et d’importants dégâts matériels provoqués par la double déflagration du 4 août dernier. « Nous constatons une baisse d’inscription de 30 % au niveau des trois niveaux de maternelle (PS, MS, GS) », révèle sœur Bassima Khoury, directrice du Collège des sœurs antonines à Roumieh. « Il faut dire que l’enseignement à distance ne fonctionne pas pour les tout-petits qui ont besoin d’un accompagnement permanent. Difficile lorsque leurs parents ne sont pas disponibles. » En même temps, la responsable rappelle que la baisse d’effectifs est sensible dans toutes les classes et pas seulement au niveau des maternelles. « Des parents d’élèves n’ont donné aucun signe de vie. Nous ne savons pas si leur enfant reste au collège ou non, car ils n’ont pas demandé d’attestation », souligne-t-elle, évoquant la peur du coronavirus et la crise économique réunies. Même situation au Collège Melkart où, à titre d’exemple, la petite section compte pour l’instant cinquante enfants au lieu de la centaine habituelle. « L’enseignement n’est pas obligatoire avant l’âge de six ans et la classe de onzième. Les parents optent donc pour maintenir leur enfant à la garderie qu’ils règlent par mois, ou alors ils le gardent à la maison », note le directeur de l’établissement, Fawzi Makhoul. Face à cette situation, ces deux écoles privées ont réagi et décidé de démarrer l’année scolaire en présentiel, avec des groupes restreints d’élèves et des gestes barrières particulièrement stricts. « Cela a encouragé certains parents à inscrire leurs enfants », constate M. Makhoul. « Nombre de parents ont même hâte d’envoyer leurs petits, fatigués d’être enfermés après le confinement et l’explosion au port », soutient pour sa part sœur Najah Barhouche, directrice de l’École des sœurs franciscaines de Beyrouth. Les établissements s’organisent donc, dans l’attente d’une rentrée scolaire qui devait démarrer le 28 septembre, mais qui ne débuterait qu’en octobre, dans le meilleur des cas, vu l’augmentation de cas de coronavirus. « Nous divisons les classes par petits groupes de 10 ou 15 élèves maximum et mettons en place des mesures d’hygiène très strictes », explique la responsable. Car il est nécessaire de rassurer les parents et de limiter les risques de contamination.

Au cours de l’année scolaire 2019-2020, on comptait 212 399 élèves dans l’enseignement maternel (petite, moyenne et grande sections) dont 155 149 à l’école privée. En l’absence de statistiques récentes, rien ne permet pour l’instant d’évaluer l’ampleur du problème pour l’année à venir. « Le problème des maternelles est délicat », observe le secrétaire général des Écoles catholiques, le père Boutros Azar, également coordonnateur de la Fédération des associations éducatives privées. Il évoque aussi « l’inquiétude des parents et celle des institutions scolaires ». Non seulement à cause « des craintes de contamination », mais aussi à cause de « la perte de temps que représente l’enseignement en ligne pour les tout-petits ». « Chaque école a la latitude de mener sa politique éducative, si elle a les moyens de garantir la sécurité sanitaire des élèves et du personnel enseignant », conclut-il.


La rentrée des classes maternelles se déroulera cette année en petit comité, avec 30 % d’effectifs en moins dans certaines écoles privées et jusqu’à 50 % d’élèves en moins dans d’autres, sur fond de pandémie de Covid-19, de crise financière, économique et politique aiguë, et de choc profond lié à la mortelle explosion du port de Beyrouth. Il faut dire que...

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