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Nos Lecteurs ont la Parole

Ils nous ont volé le temps

Comme si cette année ne s’était pas envolée avec la brise d’un virus éternel. Comme si les sous dérobés de nos parents, nos grands-parents et nos arrière-grands-parents ne suffisaient pas pour amplifier nos inquiétudes. Comme si le goût d’une vie libanaise ne devenait pas déjà plus amer plutôt que doux. Non. Comme si de rien n’était et comme s’ils en avaient tous les droits. De nous voler. De nous voler l’élément le plus précieux à notre vie, à celle de tout être humain. Le temps.

Le temps de se réveiller à l’aube, de respirer l’air frais de matins libanais et de penser au présent plutôt que de s’endormir en pensant aux lendemains sans futur, sans fin. Le temps aux enfants de battre leur ballon contre une terre saine et sauve, sans soucis, sans peur de mourir à l’âge de trois ans faute d’avoir jouer un peu trop loin, pas assez proche de leurs parents. Le temps aux parents de les enlacer, ces petits anges, encore une fois, une toute petite fois avant qu’ils ne s’endorment, avant qu’ils ne s’envolent. Le temps aux amoureux de trinquer sur les trottoirs de Gemmayzé, de se draguer sur le coin de la rue, de rêver, de se disputer puis de se réconcilier autour d’un verre dans ce même coin, là-bas.

Vous le voyez ? Non. Plus maintenant, mais croyez-moi, il existait, juste là-bas. Le temps aux jeunes expatriés de retourner et de savourer chaque moment avec leurs amis, leur famille sur cette terre que je considère sacrée mais comme maudite ces temps-ci, comme si elle avait amassé trop de mauvaises herbes, qu’il faudrait les déraciner. Le temps de pleurer parce qu’on se retrouve, de rire un verre d’arak à la main, tout en écoutant les mêmes blagues et les mêmes anecdotes racontées maintes fois, chaque été, autour de la même table. On en demande si peu, oui ! Ça vous étonne. Le temps aux ambitieux de continuer à lever ce drapeau libanais si haut qu’il traverse les plus grandes frontières, qu’il franchit même le temps. Le temps d’avoir sué et payé toute une vie, pourquoi ? Pour que tout se réduise en poudre de verre et de béton.

Le temps à quiconque de dépenser son énergie sur des choses mondaines, des choses banales de tous les jours, comme la rosée du matin déposée sur les pétales d’une rose fanée. Le temps aux proches de s’appeler non pour s’assurer que le second feu ne les a pas tués cette fois non plus, mais pour se dire : « Chou 3amel lyom, btechrab kèsse 3andé ? » Ils ont volé, et sans aucun droit, le temps d’un peuple longuement abusé. Ils se sont pris pour des dieux : les prophètes Nasrallah, Hariri et Berry pour Mohammad. Aoun, Bassil et cie pour Jésus, et, pour finir, le voulu calife, Joumblatt, pour Hakim.

Ces hommes, si peu hommes soient-ils, croyant être réincarnés des cieux, se sont approprié un élément de la vie qui ne leur appartient pas. Ils ont décidé du destin des Libanais. Ils ont décidé qu’il faudrait en faire des victimes, des sans-abri, alors qu’eux-mêmes ne sont que de pauvres et simples être humains.

Et pour cela, j’espère de tout mon être que leur Dieu, réel soit-il, leur rappellera que le temps nous rattrape tous et que leur jour viendra. Ce jour-là, si seulement ils en prenaient conscience, ces incompétents, ils paieraient l’erreur d’avoir confondu leur pouvoir avec celui d’une puissance divine.

Le temps les rattrapera, silencieux, inconnu, invisible, comme les murmures sinistres de 2 750 tonnes d’ammonium émanant du port de Beyrouth.

On n’en décidera peut-être pas la seconde ni le lieu. On ne déclenchera peut-être pas la bombe, mais elle battra à son rythme, et qui sait pour combien de jours, de mois, d’années, et peut-être bat-elle depuis 2013 aussi, mais elle éclatera tout de même, toute seule, enragée, outrée par la race écœurante d’un gouvernement sans âme.

Elle descendra chacun d’entre eux de notre ciel qu’ils ne cessent de voiler – le feraient-ils pour se cacher – et les enracinera de nouveau sous les troncs de ce cèdre divin un à un.

Londres

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Comme si cette année ne s’était pas envolée avec la brise d’un virus éternel. Comme si les sous dérobés de nos parents, nos grands-parents et nos arrière-grands-parents ne suffisaient pas pour amplifier nos inquiétudes. Comme si le goût d’une vie libanaise ne devenait pas déjà plus amer plutôt que doux. Non. Comme si de rien n’était et comme s’ils en avaient tous les...

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