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Covid-19

Prendre soin du « soin »

Prendre soin du « soin »

Un médecin fait subir un test de dépistage du coronavirus à une patiente de la clinique mobile de la Lebanese American University, à Nabatiyé. Mahmoud Zayyat/AFP

La pandémie de Covid-19 a changé notre regard sur le soin. Elle a rendu à l’acte de soin sa fonction de lien. Lien d’abord entre une bienveillance, celle du médecin, et plus généralement du soignant, et une gratitude, celle du malade. Non seulement une reconnaissance des soignants de la part des malades eux-mêmes, mais aussi de la part des potentiels malades que nous sommes tous. Comme en témoignent ces révérences sonores qui émanaient dans le monde entier par les grands et les petits, à l’heure où s’achève la journée des soignants. Tous vibraient à l’unisson pour remercier, de leurs balcons, ces femmes et ces hommes susceptibles d’être un jour à leur chevet.

L’acte de soin d’une personne à une autre, en l’occurrence d’un soignant à un malade, est une tâche empreinte d’humanisme. C’est un acte de sollicitude. « Une personne en état de besoin se remet en toute confiance à la capacité de sollicitude d’un de ses semblables, en appelant à cette sollicitude pour qu’elle mette sa compétence professionnelle au service de la promotion des meilleures conditions pour son existence », écrit ainsi l’ancien directeur du Centre d’éthique médicale de Lille, le frère Bruno Cadoré, dans un article publié en juillet 1998 dans la revue Médecine de l’homme.

La médecine est certes faite pour guérir des organismes éprouvés. Mais elle repose sur une pratique de soucis. Souci de se confier à l’autre, souci de se décharger de ses peines, devant l’autre, le médecin, un étranger de surcroît. Aussi brutales soient-elles, les périodes de pandémie nous ramènent à la fonction primaire de la médecine, sa fonction de confidence.

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Mais attention, soigner n’est pas guérir. Loin s’en faut. En effet, cette finalité de guérison est loin d’être aboutie tant la médecine relève encore d’une « clinique de l’incurable ». Notre impuissance face au coronavirus le démontre. Tout autant que notre incapacité à soigner maladies chroniques, handicaps et autres insuffisances (cardiaque, pulmonaire, rénale...). Soigner est porter attention dans un acte teinté d’empathie et de transfert. Nier cela et se confiner au seul impératif technique de rendre curable une maladie ou un agent pathogène, c’est indubitablement s’éloigner du soin véritable, l’amputer de son sens.

Rapprochements
Par ailleurs, la rencontre médecin-malade est une rencontre entre deux personnes d’égale dignité mais d’expérience inégale. Un « colloque singulier », comme le répétait à l’envi le philosophe Paul Ricœur, une vraie « rencontre entre une confiance et une conscience ». La confiance est rendue aux médecins, mais aussi à tous les métiers passés inaperçus de l’hôpital : des aides-soignants aux brancardiers, que de « petits » métiers retrouvés subitement de grande importance. Le soin est redevenu multimodal, pluri et multidisciplinaire. Là aussi, le nouveau coronavirus a réussi à tisser une chaîne. Dans sa virulence, ce virus a incontestablement rapproché les malades de leurs soignants. Il aurait même, et l’expérience l’a démontré dans plusieurs hôpitaux au Liban et ailleurs, rapproché les soignants entre eux ! De mémoire de médecin, jamais les réflexions et les décisions médicales n’avaient été autant collégiales !

Le Covid-19 a rapproché aussi des écoles de pensée. En France et dans certains pays d’Europe, la médecine n’est pas une science, mais une technique ou un art au carrefour de plusieurs sciences, pour le service d’individus malades. Ces individus, on doit leur reconnaître leur singularité et leur subjectivité. Dès le milieu du XXe siècle, le philosophe et médecin français Georges Canguilhem l’avait tant souhaité dans son livre Le normal et le pathologique (1943). Dès lors, une sorte de compagnonnage du malade s’impose.

Cette vision du soin individualisé est venue compléter la médecine du « care » d’origine anglo-saxonne. Celle-ci analyse en effet les différentes phases d’un « prendre soin » qui respecte les personnes malades tout s’inscrivant au niveau de la société tout entière. Dans le cas des maladies infectieuses où l’organisation des soins en société est aussi importante que la prise en charge individualisée (pour éviter les risques de propagation), cette approche a notamment permis d’assurer une couverture médicale universelle pour les patients américains de Covid-19 (indépendamment de leur police d’assurance).

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Le traitement de la pandémie en Europe et aux États-Unis a illustré la complémentarité de ces deux approches, comme le soulignent deux rapports publiés respectivement ce printemps par le centre d’éthique américain Hastings et le Comité consultatif national d’éthique en France. Ces approches se sont en tout cas avérées préférables à celles préconisées par l’Organisation mondiale de la santé dans un rapport publié à la même période, qui priorisait une approche de santé publique et donc de protection globale à la recherche de soins personnalisés pour toutes les personnes infectées. Le soin n’est pas construit par des experts en santé publique, mais au quotidien par des soignants capables de comprendre la souffrance et les besoins des malades.

Compétition au quotidien
Enfin, le lien revient aussi avec une humanité qui prend conscience de ses réels besoins. Des besoins, autrement moins matériels, sont suffisants pour subsister. En mettant le monde à l’arrêt, le confinement nous a démontré qu’on peut se satisfaire de peu et se limiter à l’essentiel. Le lien avec le vital, le primordial, le juste nécessaire redevient possible. Ralentir le monde pour mieux l’appréhender. L’expérience fut plus que réussie. En quelques semaines, l’humanité se rendit compte que ses vrais besoins ne se conjuguent pas avec l’outrance et l’opulence. Rencontrer son intériorité, hiérarchiser ses valeurs, rechercher du sens à son existence sont quelques-unes des règles qui ont surgi en période de pandémie et ont démontré, s’il en fallait, que l’être humain est un être spirituel par essence. Et plus encore quand il est malade. Dans la fragilité, des besoins spirituels se font pressentir plus ardemment. Les prendre en compte dans le champ des soins, c’est participer aussi au soulagement du patient.

« La médecine doit avoir le dernier mot et lutter jusqu’au bout pour empêcher que la volonté de Dieu soit faite », écrivait ironiquement Romain Gary (La vie devant soi, sous le pseudonyme Émile Ajar, 1975). Une vraie compétition au quotidien qui revient aux soignants. Compétition entre la maladie et la guérison, entre la vie et la mort. Le meilleur moyen de soigner serait de réussir cette lutte sans oublier en chemin de prendre soin du « soin ».

Président du comité d’éthique de l’Hôtel-Dieu de France et membre du Comité consultatif national libanais d’éthique.


La pandémie de Covid-19 a changé notre regard sur le soin. Elle a rendu à l’acte de soin sa fonction de lien. Lien d’abord entre une bienveillance, celle du médecin, et plus généralement du soignant, et une gratitude, celle du malade. Non seulement une reconnaissance des soignants de la part des malades eux-mêmes, mais aussi de la part des potentiels malades que nous sommes tous....

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