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Moyen-Orient - Éclairage

Quand la parole des femmes se libère en Iran

Au cours du mois d’août, de nombreuses Iraniennes se sont emparées des réseaux sociaux pour relater leurs témoignages d’agressions sexuelles et dénoncer leurs agresseurs.

Quand la parole des femmes se libère en Iran

Des Iraniennes portant le hijab dans une rue de Téhéran le 7 février 2018. Photo d'archives/AFP

« Pendant des années, j’ai ressenti de la honte, de la culpabilité et de la disgrâce. Je me suis considérée comme une femme insouciante qui aurait dû être plus prudente. Je me suis blâmée », livre dans un témoignage écrit Sarah Omatali, une ancienne journaliste iranienne devenue éducatrice et aujourd’hui installée aux États-Unis. « Mais plus je lisais sur le mouvement MeToo, plus je me rendais compte qu’il s’agissait de sentiments normaux de personnes ayant survécu à une agression sexuelle. Je voyais des femmes aux États-Unis et en Europe, avec moins de cultures traditionnelles et plus de protection juridique comparé à l’Iran, ne pas avoir pu parler de leurs expériences pendant des années. J’ai décidé d’être plus indulgente vis-à-vis de moi-même et de ne pas me juger sévèrement », poursuit-elle.

Pendant plus d’une décennie, Sarah Omatali s’est contrainte au mutisme pour ne pas faire de vagues dans un pays où les survivantes de violences sexuelles ne bénéficient d’aucune protection juridique ou presque, et où la société tend, beaucoup trop souvent, à leur faire porter le poids de leurs souffrances.

Mais au cours du mois d’août, elle brise le silence pour raconter ce terrible épisode de l’été 2006, ce jour où le peintre qu’elle devait interroger au sujet de sa dernière exposition au musée national de Téhéran l’a agressée. L’homme insiste pour qu’elle le rejoigne à son bureau avant de se rendre ensemble au musée. Arrivée sur place, Sarah Omatali ne peut cacher sa surprise. Le peintre l’attend, nu sous un manteau marron. « Il m’a tenu fermement, pressant mon corps et essayant de m’embrasser. J’ai lutté autant que je le pouvais pour me débarrasser de lui », écrit la jeune femme, proche de la quarantaine, sur son compte Twitter le 22 août.

Sarah Omatali se précipite au supermarché situé de l’autre côté de la rue, achète une bouteille d’eau, s’assoit sur les marches du lieu et se lave le visage. Quelque temps plus tard, le peintre la retrouve devant le supermarché et lui lance un « allons-y » comme si de rien n’était. « C’était comme si je n’avais aucune volonté propre. J’y suis allée. Je suis entrée au musée national comme un cadavre en mouvement », se souvient-elle. Son témoignage fait partie d’une multitude d’autres histoires livrées ces dernières semaines par des victimes de violences sexuelles sur les réseaux sociaux en Iran, à tel point que la vague a été qualifiée dans de nombreux médias de MeToo iranien.

Première fois

« Ce mouvement en Iran est nouveau dans son genre. Cela arrive quelques années après l’apogée du mouvement MeToo en Occident qui a déjà provoqué beaucoup d’ondes de choc. En utilisant les médias sociaux, cette tendance a pris de l’ampleur. Elle a galvanisé l’opinion publique au point que la police iranienne a déjà arrêté un homme de grande envergure accusé de harcèlement sexuel par de nombreuses femmes sur les réseaux sociaux », commente pour L’Orient-Le Jour Leila Alikarami, avocate iranienne, spécialiste des droits des femmes et l’une des premières activistes à avoir soulevé la question du viol conjugal en Iran. « Bien que de nombreuses femmes iraniennes se soient manifestées pour parler de leurs expériences au début du mouvement MeToo, leurs histoires ont vite été oubliées et n’ont pas conduit à une conversation nationale significative sur le harcèlement sexuel », poursuit-elle.

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Point de départ de cette effervescence, un tweet publié sur la plate-forme de manière anonyme au début du mois par un utilisateur expliquant comment convaincre une femme d’avoir un rapport sexuel lors d’un premier rendez-vous en l’embrassant sans lui demander son avis et en invoquant pour se justifier « sa beauté saisissante ». Face aux réactions en cascade suscitées par son post, l’utilisateur a été contraint de désactiver son compte. Sa sortie a donné lieu à un flot de témoignages de femmes, et dans une moindre mesure d’hommes, divulguant les noms de leurs agresseurs présumés. Un élan qui a conduit à l’arrestation le 25 août d’un homme que plusieurs femmes ont accusé sur les réseaux sociaux de les avoir violées après les avoir droguées avec un vin fait maison. Selon l’agence officielle de la République islamique, la police de Téhéran a arrêté ce suspect et a appelé d’autres victimes potentielles à se manifester. Hossein Rahimi, chef de la police générale, a précisé assurer l’anonymat de toutes les plaintes. C’est la première fois que les autorités iraniennes répondent publiquement à des accusations de viols.

Lapidation

Jusque-là, ces cas étaient souvent présentés comme rares, voire comme relevant de la responsabilité de la victime. Selon le code pénal iranien, la plupart des crimes sexuels relèvent du « Zená ». « Cela couvre l’adultère ou la fornication prémaritale entre un homme et une femme. Les deux parties sont impliquées dans un acte criminel », explique Leila Alikarami. « Le viol n’est pas considéré comme un crime distinct dans le code pénal. Au lieu de cela, il est classé comme Zená, “par la force”, commis sans le consentement de la victime. Et si l’élément de “force” ne peut être établi, une victime pourrait être considérée comme un criminel », ajoute-t-elle. En revanche, si cet élément est prouvé, la peine encourue peut inclure la lapidation jusqu’à ce que mort s’ensuive ou la flagellation. « Cela décourage certaines victimes à demander justice, parce qu’elles ne veulent pas ouvrir la voie à une punition aussi cruelle, même pour un violeur », note Mme Alikarami.

Pour Sarah Omatali, cette récente libération de la parole était attendue depuis de longues années. Elle qui rêvait d’un mouvement MeToo en Iran a saisi l’opportunité offerte par les réseaux sociaux pour pouvoir exprimer son soutien à toutes celles qui ont traversé des épreuves similaires à la sienne. « J’ai pensé que c’était ma chance de les soutenir ; une chance de réaliser ce MeToo dont j’ai tant rêvé, une chance pour guérir, une chance pour aider. Maintenant, en fin de trentaine, je suis assez forte pour révéler mon horrible expérience. J’ai le plein soutien de ma famille et de mes amis. Je vis en dehors de l’Iran et je ne subis pas la répression auxquelles les femmes du pays peuvent être confrontées. Je sais que la plupart des femmes iraniennes ne bénéficient pas de tels avantages, dit-elle. Mais je sais aussi que la société iranienne a changé. Elle devient plus empathique et plus solidaire envers les survivantes d’agressions sexuelles. J’ai été agressée par un artiste célèbre et “respectable” qui n’avait même pas montré de remords et je sais que je ne suis pas sa seule victime. J’espère qu’en racontant mon histoire, plus de femmes trouveront la force de se manifester et que leurs plaies pourront cicatriser. »


« Pendant des années, j’ai ressenti de la honte, de la culpabilité et de la disgrâce. Je me suis considérée comme une femme insouciante qui aurait dû être plus prudente. Je me suis blâmée », livre dans un témoignage écrit Sarah Omatali, une ancienne journaliste iranienne devenue éducatrice et aujourd’hui installée aux États-Unis. « Mais plus je lisais sur le...

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